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Née à Sarajevo, mais vivant à Paris depuis de nombreuses années
Jasna Samic
 
est spécialiste des langues, littératures et civilisations orientales.
Elle a enseigné aux universités de Sarajevo et de Strasbourg, a été directeur de recherche associé au CNRS, a collaboré à France-Culture et à Radio-France Internationale.
Lauréate du programme Missions Stendahl, elle dirige actuellement la revue littéraire Književna Sehara, publiée en serbo-croate, français et anglais.
 Elle est auteur de nombreux ouvrages scientifiques sur le soufisme et l’Histoire des Balkans ainsi que d' essais, de romans, de nouvelles, de poésie et de  théâtre.
Elle a réalisé de nombreux films documentaires sur ces mêmes thèmes.
Elle écrit aussi bien en français qu'en bosnien ("serbo-croate").


Daniel Simon


Dans le Parc

Couverture:
© David Ciep

Portrait de Balthazar

Roman, 2012
Couverture : David Ciep
208 pages.
ISBN: 978-2-930333-48-9
18 EUR

Dans le Sarajevo déboussolé d’après-siège, un avocat s’occupe d’une peintre locale expatriée à Paris durant la guerre, qui voudrait à la fois récupérer son appartement et publier des souvenirs qu’une soif inextinguible de liberté a rendus sulfureux. Celle-ci, de retour dans sa ville, tombe passionnément amoureuse d’un “Jeune homme” qui lui rappelle le “Portrait de Baldassare Castiglione” de Raphaël, un tableau qui l’a fascinée toute sa vie.
Dans sa ville natale qu’elle ne reconnaît plus, “où les habitants ne se différencient plus qu’entre mafieux et non mafieux”, elle découvre à travers cette liaison tourmentée la montée du fanatisme religieux, tout en prenant conscience de la vie oisive que mène une certaine classe mondaine dans sa cité d’adoption.

Le 5 avril 1992, les premiers obus tirés par l'armée et les paramilitaires serbes tombaient sur Sarajevo. Durant près de 4 ans, la ville martyre allait être ravagée, prise dans l’étau du plus long siège de l’Histoire contemporaine, subissant une guerre moyenâgeuse menée avec les armes d’aujourd’hui. Les opinions publiques internationales seraient bouleversées, mais, jusqu’aux derniers jours, les responsables politiques se cantonneraient dans une stricte neutralité entre les agresseurs et les victimes.
Vingt ans plus tard, si les traces physiques de ce désastre se sont peu à peu effacées, les séquelles psychologiques, sociologiques, économiques et politiques sont toujours bien présentes.
Parmi les plus inquiétantes figurent les tentatives d’activistes islamistes, notamment salafistes, de s’implanter en Bosnie-Herzégovine. Financés de l’étranger, ces groupes mettent à profit la situation difficile de la population pour chercher à constituer en Bosnie un sanctuaire qui serait également une tête de pont idéale vers le reste de l’Europe.
 
*

À l’heure où l’intégrisme violent fait de plus en plus de ravages, le nouveau roman de Jasna Samic donne un éclairage précieux sur la problématique que l’islamisme radical pose dans un pays européen où il tente de s'établir un sanctuaire.


Un roman écrit par une fine connaisseuse de l’islam bosniaque, qui nous met en garde contre les velléités de certains groupes islamistes violents de s’implanter en Bosnie-Herzégovine à la faveur de la situation économique difficile, de la confusion politique et de la corruption qui gangrène le pays.
Une lecture passionnante qui permet de percevoir l’écartèlement de notre époque entre deux conceptions incompatibles du monde, l’une laxiste et l’autre ultrarigide, forcées de vivre côte à côte en se haïssant et se combattant.



"Portrait de Balthazar" a obtenu le

Prix Gauchez-Philippot 2014






Extraits


Haris Papo alluma une cigarette et jeta un coup d’œil par la fenêtre. Un petit homme massif, à la barbe longue et clairsemée, calotte sur la tête, tirait par la main « son esclave », une femme drapée d’un tissu noir sous lequel apparaissaient des socquettes blanches. Il leva son regard. Une mosquée en construction se dressait sous ses yeux.
–    Manquait plus que celle-ci ! grommela-t-il. Des mosquées, des banques et le chômage poussent comme les champignons après la pluie !
À chaque pas, en effet, on butait contre tout cela dans la ville encore à moitié détruite. Ces banques aux coupoles dorées, tapissées de marbre, flanquaient des ruines, vestiges de la guerre, et à ces banques en marbre comme à ces ruines s’adossaient des mendiants, les « nouveaux pauvres » du jargon à la mode. Dans ce luxe de parvenus contrastant avec ces demeures lézardées, parfois sans fenêtres ni toit, pareilles à des cavernes ouvertes, Haris Papo voyait un avertissement : rien n’était vraiment fini, le conflit pouvait reprendre d’une minute à l’autre.

*

–    Tu ne deviendras jamais un grand artiste.
–    Je n’ambitionne pas de devenir un grand artiste. En ce qui concerne le monde d’ici-bas, ma mission est accomplie depuis longtemps. Les peintures que tu as vues à l’exposition sont mes premières et dernières œuvres relatives à ce bas monde. À ce moment-là, j’hésitais encore entre la prétendue modernité et l’islam. J’ai choisi l’islam. C’est ma place, fût-elle provisoire. Et l’islam n’est pas compatible avec l’Occident pourri.
–    J’ai l’impression d’entendre à la fois un orientaliste français et un Tchetnik, les deux pensant que l’islam n’est pas compatible avec l’Occident !
–    Je ne désire que disparaître ! J’aimerais mourir soudainement. Et surtout, que ma mort serve à une vraie cause ! Par exemple pour les Palest…
–    Au lieu de te suicider, aime-moi ! Comment peux-tu résister ? J’ai tellement envie de toi que mon corps est une plaie.
–    Je me sens plus fort ainsi. Il faut vaincre ses bas instincts. Nous ne sommes pas des animaux.
–    Il n’y a que l’être humain qui désire de la sorte. Du moins certains humains !…
Son visage se défait, il redevient absent.
–    Comment de telles pensées sont-elles possibles à notre époque ? On te croirait sorti tout droit du Moyen Âge. Tu dois venir d’une minuscule bourgade. Plus le bled est petit, plus Dieu y est grand. Et dans le désert, Dieu devient céleste. Viendrais-tu d’un désert ?
–    Ne plaisante pas !
–    Crois-tu vraiment que la façon dont les Arabes se comportent envers les femmes est celle qui convient ? les maintenir derrière une grille ?
–    Bien sûr, derrière une grille, et un voile !
–    Ces femmes couvertes sont de pures exhibitionnistes. Elles veulent être remarquées. Nues, personne ne les verrait, ou on détournerait le regard de la plupart.
–    C’est méprisable, de souiller ainsi le niqab et la burqa.
–    Même en France, les femmes qui portent le voile intégral se plaignent de ne pas être comprises : pour elles, dans les pays démocratiques, on devrait être libre de s’habiller comme on veut ! Mais si elles ne se gênent pas de se masquer devant tout le monde, je ne me gênerai pas, moi non plus, de donner toute nue ma conférence sur la peinture orientale aux élèves d’un lycée. Si on va au bout de leur raisonnement, dans les démocraties, tout le monde devrait être traité sur un pied d’égalité : à la fois libre d’être habillé ou nu en public ! Il est temps que la femme prenne les rênes sur cette fichue planète. Elle devrait enfermer l’homme derrière des grilles, s’établir un harem et se choisir chaque jour un nouvel amant, jusqu’à en mourir de plaisir. Ce serait très distrayant.
–    Lis les livres sacrés si tu veux comprendre ce qu’est la femme. Même si tu étais esclave, je ne pourrais pas t’aimer. J’aurais trop de remords.
–    Aurais-tu des remords si tu me tuais ?
–    Non.
–    Qu’attends-tu, pourquoi ne le fais-tu pas ?
Les mains du Jeune homme se posent autour de son cou. Elle le défie du regard. Il serre, de plus en plus, sans que disparaisse la douceur de ses yeux.
Soudain, il part d’un rire dément. Son visage se défait de nouveau, ses yeux brillent d’une véhémence venue de l’au-delà.




Ce qu'ils en ont dit


La littérature, et en particulier le roman, permettent d’explorer la réalité, d’autant mieux lorsque celle-ci est complexe. Avec son "Portrait de Balthazar", Jasna Samic ne dément pas cette observation en la démontrant dans un récit du Sarajevo de l’après-guerre. la protagoniste centrale du roman, exilée pendant la guerre, revient comme tant d’autres dans la capitale Bosniaque et tente, en se réappropriant l’appartement où ils vivaient, de renouer le lien avec le passé, la paix, la cohabitation.
Si vous êtes curieux de comprendre ou de ressentir l’après-guerre dont se relève le pays voisin qu’est la Bosnie , lisez le "Portrait de Balthazar" publié chez MEO. A y revenir en écoutant cet interview avec Jasna Samic nous nous rendons compte qu’elle parlait aussi de nous.
Edmond Morrel, demandezleprogramme.be





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Je viens d’achever la lecture du "Portrait de Balthazar".
Quel beau, quel terrible roman ! A travers la vie quotidienne de deux personnages, l’auteur fait revivre toute la vie d’une ville, le Sarajevo d’après guerre, où plus rien n’a de sens et où la seule distinction est entre mafieux et non-mafieux ; les gens lucides et honnêtes, comme les deux héros, ceux épris d’art et avides de vraie liberté, comme l’héroïne, n’ont pas d’avenir, leurs projets avorteront, et ils finiront tragiquement.
Mais derrière la satire mordante de la société qui les entoure se cache un message plus universel : Sarajevo est une métaphore du monde entier, toutes les questions posées ont une valeur philosophique universelle. La même inquiétude diffuse existe aussi bien en France, même si le chaos n’y est pas encore aussi avancé.
La double expérience de Jasna Samic de la Bosnie et de la France lui ouvre beaucoup de perspectives. J’ai aimé ce que l’auteur écrit sur l’attitude des Français envers les étrangers, hélas ! En posant aussi toutes sortes de question sur la sexualité, la condition féminine, l’art... tout cela sans sortir du cadre narratif et du style le plus simple, le plus direct. A la fois récit au dénouement tragique et regard sur le monde.
Bref, grand bonheur de lecture, un livre dont on se souvient après le point final, et qui fait réfléchir. Et qui ouvre beaucoup de débats possibles, à poursuivre à l’occasion.
Paul Garde, BH-info.


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le 7 octobre 2012, Jasna Samic ("Portrait de Balthazar" et Lionel Duroy étaient les invités de Jean-Pol Hecq pour son émission "Et Dieu dans tout ça ?" (RTBF – LA PREMIÈRE).






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Rue89

Née à Sarajevo, l’écrivaine Jasna Samic partage sa vie entre la France et la Bosnie depuis presque quarante ans. Elle constate, depuis quelques années, l’émergence d’un islam radical dans une Bosnie qui n’a toujours pas guéri des séquelles de la guerre de 1992-1995.
Elle est aussi spécialiste du soufisme et des langues orientales, a enseigné aux universités de Sarajevo et de Strasbourg et a été directrice associée de recherche au CNRS.
Son dernier roman, « Portrait de Balthazar » (M.E.O Editions, 2012), met en scène un avocat de Sarajevo un peu déboussolé et éditeur à ses heures, chargé par un ami de la publication des « mémoires » d’une peintre exilée à Paris durant la guerre.
A son retour dans sa ville natale, elle se laisse séduire par un fanatique musulman, qui lui rappelle le « Portrait de Baldassare Castiglione », un tableau qui la fascine depuis toujours.
L’obscurantisme religieux qui se développe en Bosnie, sur les ruines d’un conflit ethnique qui divise toujours une population en manque de repères, est au centre de cette fiction inspirée d’une réalité « chaotique ».

Rue89 : Dans votre roman, le personnage principal est une artiste qui rentre à Sarajevo après avoir longtemps vécu à Paris. Elle y est confrontée à un islam rigoriste qu’elle ne connaissait pas : c’est quelque chose dont vous avez pu être témoin ?

Jasna Samic : La matière du livre, ce sont des faits réels, des choses qui se passent actuellement en Bosnie. Pendant la guerre, j’étais la plupart du temps à Paris. Quand je suis rentrée à Sarajevo, j’ai été choquée petit à petit.
Ça ne se voit pas immédiatement. C’est insidieux, ce sont des gens qu’on rencontre. Et puis j’ai connu quelques jeunes, et j’ai réalisé qu’ils appartenaient, idéologiquement et même peut-être en tant que membres, à cette organisation semi-clandestine qu’est la Jeunesse musulmane, influencée par les talibans, les wahhabites, les salafistes...
J’ai aussi fait des recherches, j’ai écouté et enquêté : ces gens-là n’hésitent pas à proférer des menaces de mort s’ils se sentent touchés, si leur Allah est menacé.

C’est un phénomène qui n’existait pas avant la guerre ?

Non, avant la guerre ça n’a jamais existé. Bien sûr, il y a un peu d’extrémisme partout, à des degrés divers. Avec l’arrivé de Khomeini en Iran à la fin des années 70, les idées de la révolution islamique sont arrivées en Bosnie dans les années 80.
Dans ces années-là, on a tout de suite eu un petit écho : des femmes ont commencé à porter le foulard, des hommes ont adopté d’autres comportements aussi, mais les femmes étaient peut-être un peu plus courageuses et donc on les voyait peut-être plus facilement.
Même certains intellectuels n’hésitaient pas à faire l’éloge de Khomeini et de cette révolution. Mais cela restait très, très marginal comme phénomène.
Maintenant, ça s’est développé d’une autre manière parce que la situation a changé. Le pays n’est plus trop ami avec l’Iran, mais plutôt avec l’Arabie saoudite, et ce sont les wahhabites qui sont derrière tout ça.

Derrière quoi exactement ?

Un certain islam radical se développe. C’est financé par l’Arabie saoudite, de riches Arabes qui n’aiment pas l’Occident. Ils ont leurs émissaires, des centres religieux, des mosquées qui ne ressemblent absolument plus à celles de l’époque ottomane et où ils tiennent leurs discours. Des prédicateurs viennent prêcher un islam radical, plutôt dans la nouvelle ville, pas dans le centre de Sarajevo. Ils ciblent principalement la jeunesse, mais pas seulement.
Il est difficile de dire s’il y a un « risque terroriste », mais ce qui est sûr c’est qu’il y a beaucoup de barbus, de femmes voilées, tout de noir vêtues, vêtues comme des Saoudiennes.
Et il existe un réseau clandestin de criminalité quotidienne. Cette mafia-là n’est pas nécessairement liée à l’islam. Mais ils agissent impunément, et disent être protégés. Quand on essaye de savoir qui est derrière, on entrevoit le reis-ul-ulema, le chef suprême des musulmans de Bosnie. Donc la religion les protège. Mais ce sont simplement des escrocs ! C’est au nom d’Allah, au nom de dieu qu’on fait toutes sortes de choses aujourd’hui, à loisir.

Quelle est la situation actuelle de la Bosnie ?

Il faut d’abord se demander si la Bosnie existe, parce que c’est une agonie terrible qu’elle traverse. Il n’y a pas un gouvernement, mais trois. Il y a trois présidents, quatre peuples, trois langues parlées, des conflits intérieurs...
Ensuite, c’est la religion qui domine. La nationalité n’existe même pas, elle est « confondue » depuis que les Turcs ont reconnu le serbisme et que les Serbes ont eux-mêmes confondu le nationalisme avec la religion : le serbisme signifie à la fois appartenir à un peuple, à la nation, et être de religion orthodoxe.
Ça a toujours été une confusion, et aujourd’hui encore plus : ceux qu’on appelle les Bosniaques sont musulmans, les Serbes sont orthodoxes et les Croates sont catholiques.
Les orthodoxes sont très liés à la Serbie et les catholiques à la Croatie, alors que les Bosniaques sont complètement perdus là-dedans [les habitants de la Bosnie sont les Bosniens, ndlr].
Mais officiellement, c’est toujours un pays laïc.
Il y a deux Bosnie :
– une qui est vraiment laïque et très pro-européenne ;
– une autre qui est une grotte totale, qui révèle des siècles d’obscurantisme. C’est un chaos terrible.
La mixité y est de moins en moins présente, c’est de plus en plus cloisonné. Comme ici : le communautarisme se réveille partout.

Comment les Bosniens réagissent-ils ?

Ils ne sont pas du tout inquiets. Les gens pensent que ce n’est pas possible, comme ils n’ont jamais cru à la guerre. Ils pensaient : « ici, ce n’est pas possible ». Les gens ne veulent pas voir, ça ne les intéresse pas. Moi je trouve qu’ils ont tort, qu’il faut faire attention à tout.
Moi ça me frappe, ça me choque, surtout quand je viens d’arriver depuis Paris. Tout me choque : non seulement ça, mais au bout d’un mois je m’habitue à tout.

Pourtant, en Bosnie, l’islam est de tradition hanéfite, qui est une branche libérale du sunnisme... Comment est-ce qu’on explique cette dérive ?

D’abord par Khomeini. Le communisme n’avait pas totalement interdit la religion et prétendait qu’on pouvait croire en ce qu’on voulait. Mais les gens avaient très peur et se méfiaient beaucoup. Puis pendant la guerre, les musulmans ont été massacrés et des combattants de l’étranger, des moudjahidines, sont venus, financés de l’extérieur.
Avec la détresse, on accepte beaucoup de choses, surtout que c’étaient des gens qui ne connaissaient rien : les Bosniaques n’ont jamais vraiment appris le Coran ou l’arabe. Seuls ceux qui avaient fait des études comprenaient les versets du Coran, qui étaient enseignés dans les petites écoles religieuses avant la guerre, et même certaines pendant le communisme. On apprenait par cœur, sans comprendre. C’était donc très facile de les manipuler là-dessus, et surtout sur la terrible tragédie qu’ils ont subie.
Les portes étaient ouvertes pour qu’un autre malheur arrive. Et cet autre malheur s’appelle l’extrémisme islamiste, qui n’est pas né en Bosnie, mais ailleurs : en Afghanistan, en Arabie saoudite au XVIIIe siècle avec le wahhabisme.
La religion reste l’élément le plus important de l’identité des individus. Il y a ceux qui ont hérité d’une tradition et ceux qui se « réveillent » aujourd’hui. Des gens pour qui cet islam était totalement inconnu, mais qu’ils s’approprient. Un islam qui est arrivé par des étrangers, avec des missionnaires qui sont venus leur enseigner dans de nouvelles mosquées.
C’est tragique de voir ce fondamentalisme se développer sur cette terre d’islam plus modéré. C’est bien triste et c’est dangereux, tout simplement. Même si on ne s’intéresse pas, ici, à cette partie du monde, c’est dangereux parce que c’est tout près, aussi.

Rue89 (Le Nouvel Obervateur). Interview d'Étienne Baldit.




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La semaine du 10 décembre, Jasna Samic a accompagné à Sarajevo une équipe de France 24 pour le tournage de la dernière émission de la série  « Europe District », consacrée à la Bosnie-Herzégovine. Au cours d’une balade, elle y présente « son » Sarajevo, le lieu où se déroule l'action de son roman "Portrait de Balthazar"

Après plusieurs passage à l'écran, l'émission reste actuellement visible sur le site de France 24.

http://www.france24.com/fr/20121222-2012-bosnie-herzegovine-serbie-nationalisme-nebojsa%20-radmanovi-sante-

Ou en anglais.

http://www.france24.com/en/20121222-2012-bosnia-herzegovia-%20serbia-sarajevo-islamic-veil-women-edication-%20ethnical-segregation?page=7






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Le 28 janvier 2013, interview par Yasmine Chouaki pour l'émission "En sol majeur" de Radio-France Internationale.






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Pour avoir vécu plus d'un an au cours de deux séjours à Sarajevo en 1993 et 1996, j'ai opté pour cet ouvrage proposé par Masse critique. Beaucoup de noms m'ont fait revivre des souvenirs d'une expérience ô combien prégnante, pleine d'enseignements sur la nature humaine.
Déjà à cette époque, en seulement trois ans d'écart, j'avais pu observer l'évolution du fondamentalisme musulman et constater l'étau se resserrer sur le pays.
Actualité brûlante en 2015 que le thème développé par Portrait de Balthazar de Jasna Samic.
Dans la Bosnie, au lendemain de la guerre qui a fait imploser la fédération yougoslave, Livia, une Bosniaque exilée en France, revient en son pays. Elle y retrouve certes une Bosnie réduite à la portion congrue, mais surtout une conséquence qu'elle n'avait pas voulu envisager : l'emprise des islamistes sur son pays.
Avant les années tragiques, la Bosnie était connue pour être un modèle de coexistence pacifique des religions et des cultures. La chape de plomb communiste avait eu au moins l'avantage d'étouffer dans l'œuf les velléités de domination de l'une ou l'autre des grandes religions monothéistes. Quelques années de guerre plus tard, le fondamentalisme musulman prospère dans les eaux troubles de la corruption, la débauche, la dérive des mentalités et les séquelles psychologiques des drames qui n'ont pas manqué.
Livia est une artiste, ou tente de l'être. Sans être nymphomane, elle est habitée par un désir charnel gourmand, c'est une personne instable qui cumule les aventures, les séparations et les réconciliations. Son statut d'exilée lui avait donné le recul et l'information suffisants pour être avertie des manifestations de l'intégrisme. Et pourtant.
Pourtant elle va tomber sous le charme de celui qu'on ne connaîtra jamais que sous la désignation de Jeune homme, chez qui elle diagnostique parfaitement l'emprise de l'islam dévoyé, mais pour qui elle ira cependant jusqu'à se glisser dans le statut de la femme inférieure.
Quand la passion anéantit la raison.
Cet ouvrage au langage parfois cru dépeint fort bien le climat de ce pays au lendemain des années terribles. Les plaies sont encore vives. On y perçoit pêle-mêle en quelques allusions la haine du Serbe, la manipulation des médias, le désenchantement, les rancœurs envers les grandes puissances de ce monde et même aussi quelques traces de nostalgie pour l'ancien régime communiste. N'avait-il pas garanti la paix.
Mais ce pays martyr se relèvera d'autant plus difficilement du cauchemar de la guerre que l'obscurantisme prolongera son emprise.
On a malgré tout du mal à s'attacher au personnage de cette femme artiste de retour en son pays. Elle n'offre pas beaucoup de qualités à nos yeux. C'est la femme de tous les abandons. L'abandon de son pays pendant les années difficiles, de ses enfants laissés à deux pères différents, de ses convictions défaites par la seule grâce d'un visage adulé, le Portrait de Balthazar ? C'est une femme dominée par ses passions pour qui le sexe est salutaire et qui semble ne s'attacher ni aux êtres ni aux choses. En quête perpétuelle d'ailleurs elle souffre d'une grande frustration. Guidée par ses pulsions elle se laissera envouter par un visage aux yeux clairs, fût-il celui de la perdition.
La description de la main mise du fanatisme islamique sur ce pays nous alarme, s'il n'était déjà trop tard, sur le péril qui guette notre propre pays. Au lendemain des événements tragiques qu'il a connus, voilà de quoi susciter la vigilance.
C'est certainement plus le sujet abordé que le style quelque peu déstabilisant qui a valu à cet ouvrage d'être primé par nos amis Belges. Mais peut-être est-ce l'effet recherché. Il n'a pas fait partie de ces livres qui m'ont fait presser le pas pour les rouvrir à la page marquée. La crainte sans doute d'y retrouver une actualité dérangeante, des personnages peu avenants, voire alarmants. Qui a dit que les deux grands périls du XXIème siècle seraient le fondamentalisme islamique et la drogue était visionnaire. Ce livre, sans être passionnant, ne laisse quand même pas indemne. Il faut se nourrir de son amertume pour rester mobilisé.
Son dénouement est bien amené, car logique sans être prévisible.
Je suis Charlie serait-on tenté de clamer pour coller à notre actualité en refermant cet ouvrage. Mais pour combien de temps ? La mémoire est courte dans le confort de nos sociétés occidentales modernes. La paix est toujours plus difficile à gagner que la guerre, et surtout à conserver.
La paix c'est comme la santé, c'est un équilibre trop fragile que l'homme se plait à malmener.

Levant, Babelio


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Le « Portrait de Baldassare Castiglione » de Raphaël est la pièce maîtresse de ce roman réaliste et contemporain (trop).
Fil rouge sinueux, imprévisible de cette vaste intrigue, il sera tout au long de la lecture, le Balthazar métaphorique et captivant.
Cette histoire, fragile et encore vive de mille feux pourrait être une fois de plus, des faits actuels. le lecteur pressent un drame à venir qui ne sera dévoilé qu'à la fin de ce majestueux livre. Sarajevo, la belle, la blessée, porte en elle les mouvances et les diktats de cette guerre trop moderne, trop présente encore dans les esprits.
L'écriture fluide de Jasna Samic , saigne encore. Sarajevo ne sera plus jamais la même qu'au préalable. Livia, est le double de l'auteur. Peintre, elle multiplie Les Balthazar comme des appels au secours, en soupape de sécurité, foudroyés malgré elle. Cette dernière a perdu ses repères, le miroir de son pays est fêlé, Baldassare Castiglione est défiguré, symbole initiatique d'un art égaré dans les mouvances d'une perte d'identité. Elle aimera. Tombera dans le piège des « Allahu Ekber » écho d'un intégrisme fou. Pourtant, on espérait pour elle, enfin, la 7ème vague. Celle qui soulage, sauve et ouvre la voie de la quiétude. Il n'en sera rien.
Haris Papo, son avocat, protecteur, et fidèle, constant, , sera lui aussi anéanti par ce mal fondamentaliste.
Ce livre, construit à la perfection, prouve la maturité de son auteur et ses qualités d'écriture.
Cette histoire, de larmes et d'impuissance, porte en elle le « Apprendre à se méfier » de Prosper Mérimée.
Les Balkans de Jasna Samic, sont le symbole d'un volcan en possible éruption, où l'intolérance, lave intégriste, dépasse les entendements du possible vivre-ensemble.
Voici un roman fort, sérieux, et grave, où l'on voudrait que la fiction dépasse la réalité pour une fois. Dans un renversement rare, pacifié, le Portrait de Balthazar , serait enfin l' unité d'un peuple déchiré.
A lire d'urgence.

Leraut, Babelio


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Ce livre a reçu le prix Maurice et Gisèle Gauchez-Phillipot, prix de la province du Hainaut de Belgique qui récompense le travail d'un auteur belge ou étranger s'exprimant avec la langue française.
"Le Portrait de Balthazar" n'attire pas par sa couverture car celle-ci reprend une représentation du dit tableau et c'est vrai que si on ne s'attarde pas sur la quatrième de couverture, on pourrait croire qu'on tomberait ici sur une biographie de Baldassare Castiglione.
Il n'en est rien. Ici Jasna Samic nous dresse un tout autre portrait. Un portrait dérouté d'un Sarajevo qui panse encore les plaies d'une guerre pas si lointaine et doit maintenant faire face à un obscurantisme religieux.
C'est avant tout le grand message de l'auteure qui veut nous alerter du chaos qui frappe la Bosnie.
On nage beaucoup dans ce roman. C'est vrai l'intrigue manque parfois un peu d'énergie et on a peur de se noyer entre les lignes parfois, mais le courant finit par passer et par nous emporter.
On nage aussi entre deux eaux. On ressent d'une part le malaise du passé : la guerre, le communisme et pour remonter encore plus loin l'empire Ottoman, et d'autre part le malaise actuel : une Bosnie coupée de toutes parts avec ses différents peuples, ses différentes langues et ses conflits intérieurs omniprésents.
C'est un livre très grave, un livre très sombre.
Mais l'intrigue ne parle pas que de ça. Elle met en avant aussi la passion amoureuse. On voit ici des personnages tiraillés par leur foi et leurs démons. Des personnages écartelés par leurs émotions à l'image d'un Sarajevo écartelé par un monde laxiste et un monde ultra rigide.
La fin est bonne et je ne m'y attendais pas vraiment. Lorsque je suis surpris par une fin, je la considère généralement comme bonne, mais si celle-ci tombe comme un cheveu sur une soupe.
Ce qui est le cas ici.
J'ai aussi beaucoup aimé le style, on est balancé sur plusieurs points de vue et les passages à la première et à la troisième personne sont très bien exploités.
On a vraiment l'impression d'être emporté dans un maelstrom de sentiments contradictoires. On nage en eau trouble également. On a l'impression que tout ceci est un mauvais rêve, mais non, j'ai bien peur que Jasna Samic ne fasse que décrire une bien triste réalité.

Une très bonne lecture donc. Une plume à découvrir pour son style et un livre à lire pour le message qui y est passé.
Note globale : 16/20

JLDragon, Babelio +
http://jldragon.over-blog.com/2015/03/portrait-de-balthazar-de-jasna-samic.html


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Alors que la guerre se prépare dans les Balkans et qu’une longue période de désolation est annoncée via l’acuité de plusieurs observateurs, une artiste célèbre (réfugiée à Paris) décide de revenir à Sarajevo pour s’occuper de ses affaires, récupérer son appartement et retrouver quelques voisins. Très vite, elle est happée par le doute. Rien ne lui semble pareil à avant. Aujourd’hui, la société paraît divisée entre mafieux et ceux qui ne le sont pas. Ce constat ne l’empêche toutefois de tomber amoureuse d’un jeune homme qui lui évoque subrepticement une toile de Raphaël et intitulée « Portrait de Balthazar Castiglione ». Les contrastes s’affichent à chaque coin de rue. Si certains vivent toujours dans l’opulence, d’autres basculent dans le fanatisme religieux et scandent des slogans extrémistes. Même si nous connaissons le drame qui s’est joué en ex-Yougoslavie, nous sommes saisis par le suspense qui croît crescendo et nous parvenons à nous intéresser aux états d’âme et à la personnalité de Livia. Pour l’auteure, parler de la vie revient souvent à exhumer ses souvenirs et à raconter celles et ceux qui lui sont (étaient) chers. Un beau récit humaniste, chargé de références à l’art, à la politique et à l’histoire d’une nation. « Portrait de Balthazar » a obtenu le Prix Maurice et Gisèle et Gauchez-Philippot.

Daniel Bastié, Bruxelles-Culture







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