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Longtemps professeur de rhumatologie et de médecine physique à l’Université Libre de Bruxelles, le docteur Thierry Appelboom dirige aujourd’hui le Musée de la Médecine de l’hôpital Érasme.




Balzac


Balzac

Balzac, témoin de la médecine du XIXe siècle

Essai – beau livre
, 2013
En coédition avec le Musée de la Médecine
de l'Université Libre de Bruxelles


144 pages en couleurs – plus de 150 illustrations
Couverture cartonnée
ISBN: 978-2-930702-68-1

28,00 EUR

Honoré de Balzac (1799-1850) a été le témoin d’une époque troublée où se sont succédé les régimes politiques et où la science et la médecine ont fait des progrès décisifs. Romancier avant tout, il a transmis beaucoup de détails importants sur la société de son temps et peut être, à cet égard, considéré comme un véritable historien. À travers le regard de ce monstre sacré de la littérature, est rapportée la révolution médicale à l’aube du XIXe siècle, à cette période clé où apparaît la médecine scientifique. Comprendre les progrès à travers les yeux d’un citoyen du monde tel que Balzac, vivant à Paris à une époque où la capitale était le centre des avancées médicales, constitue une approche audacieuse, l’histoire de la médecine étant rarement envisagée à l’aune de la littérature. Un beau livre, riche en illustrations de qualité. Un cadeau idéal pour qui s’intéresse à la littérature et à l’histoire de la médecine.

Extrait

La syphilis, aussi désignée sous le nom de grande vérole, est une infection sexuellement transmissible. Due au tréponème pâle, elle se manifeste par un chancre initial et des atteintes viscérales et nerveuses. Elle était appelée « mal italien » par les Français, « mal français » par les Italiens, « mal espagnol » par les Portugais et les Hollandais, et ces attributions nationales et péjoratives montrent l’ampleur de l’extension géographique de cette maladie.
La littérature devient abondante sur le sujet avec Baudelaire, Théophile Gautier et Maupassant, qui ont tous payé leur tribut à la maladie. Avant 1870, rien dans les écrits médicaux ne donne une image angoissante de la syphilis. Aussi les médecins éprouvent souvent des difficultés à convaincre leurs patients de se faire traiter pour une maladie si peu spectaculaire. Le mercure, remède pluricentenaire, et l’iodure de potassium étaient supposés venir à bout de toutes les situations. En réalité, le mercure tuait autant que la syphilis.
Comme pour les maladies de la femme, Balzac observe une grande réserve pour évoquer les maladies vénériennes. Dans Le Père Goriot, il parle de l’amour parisien qu’on guérit à quelques pas de là. Il note également, dans Splendeurs et misères des courtisanes, que « la vue d’un cabinet d’anatomie, où les maladies infâmes sont figurées en cire, rend chaste et inspire de saintes et nobles amours au jeune homme qu’on y mène. »

*

Incarnant une des figures les plus récurrentes de La Comédie humaine, Horace Bianchon symbolise, presque à lui seul, la profession de médecin à travers toute l’œuvre de Balzac. Bianchon a soigné un grand nombre de personnages : le Baron de Nucingen, Madame de Serizy, la fille du Baron Bourlac, Raphaël de Valentin, Pierrette Lorrain, Madame Grazsin de Montegnac, la Baronne Hulot, Madame Marneffe, et bien d’autres. « Horace Bianchon, décoré de la Légion d’honneur, gros et gras comme un médecin en faveur, avait un air patriarcal, de grands cheveux longs, un front bombé, la carrure du travailleur, et le calme du penseur. Cette physionomie assez peu poétique faisait ressortir admirablement son léger compatriote. » (La Muse du département).
On le connaît mal, même si on le croise sans cesse. Il est l’équivalent littéraire du prêtre, incarnant une sorte de bienfaiteur de l’humanité qui s’efface devant sa fonction. Balzac le décrit d’ailleurs comme un homme droit, à la conduite irréprochable : « C’était un jeune homme droit, incapable de tergiverser dans les questions d’honneur, allant sans phrases aux faits, prêt pour ses amis à mettre en gage son manteau [...] Il portait sa misère avec cette gaîté qui peut-être est l’un des plus grands éléments du courage et comme tous ceux qui n’ont rien, il contractait peu de dettes. Sobre comme un chameau, alerte comme un cerf, il était ferme dans ses idées et dans sa conduite. » (La Messe de l’athée).
Pourtant, cela ne l’empêche pas de trahir, à plusieurs reprises, le secret professionnel. Il n’hésite pas à révéler le nom de ses patients, à parler des drames dont il est le confident ou des maladies qu’il a traitées, et sans que nul ne s’en étonne. À une époque où le secret professionnel est considéré comme sacré, Balzac dépeint peut-être la réalité de la pratique médicale de son temps.
Horace Bianchon est aussi un homme d’esprit. Il fait partie du Cénacle, un groupe d’intellectuels imaginé par Balzac dans La Comédie humaine. On y retrouve d’autres personnages tels le peintre Joseph Bridau, le caricaturiste Jean-Jacques Bixiou, l’écrivain Daniel d’Arthez et même plus tard, le dandy Lucien de Rubempré.
On peut retracer le parcours de Bianchon dans l’œuvre de Balzac : étudiant, il suit le cours de Georges Cuvier et se lie d’amitié avec Eugène de Rastignac qui lui confie les graves problèmes de santé du Père Goriot, qu’il avait connu lorsqu’il était ce malheureux étudiant en médecine logé dans la misérable pension Vauquer du Quartier Latin. Sa vie heureuse commence le jour où Desplein le prend sous sa protection. Il l’accompagne partout, l’assiste dans toutes ses opérations. Mais il finit par abandonner la chirurgie et il se tourne vers la médecine pour être nommé premier médecin de l’hôpital, membre de l’Académie des Sciences et officier de la Légion d’honneur.
Dans Les Illusions perdues, Bianchon est interne à l’Hôtel-Dieu. Il tente de soigner Coralie, la maîtresse de Lucien de Rubempré, sans parvenir à la sauver. Dans Pierrette, Bianchon dénonce les sévices dont est victime l’héroïne. Il propose à son maître Desplein de la trépaner et l’assiste dans l’opération. Il est connu du Tout-Paris et soigne des personnages très différents, de la riche Marquise de Listomère (dans la nouvelle Étude de femme) à la pauvre Agathe Bridau (La Rabouilleuse).
Présent tout au long de Splendeurs et misères des courtisanes, il soigne le baron Nucingen, « malade d’amour » pour Esther, mais ne parviendra pas à sauver cette dernière qui s’est empoisonnée pour ne pas se donner au baron. Il tente aussi de sauver Lydie, la fille de l’espion de police Peyrade, enlevée, violée et devenue folle.
C’est dans La Muse du département qu’il devient premier médecin de l’Hôtel-Dieu et reçoit la Légion d’honneur. En fin de compte, le Dr Bianchon ne cesse de courir au chevet des malades de La Comédie humaine. Sa destinée semble n’être jamais scellée, il pourrait poursuivre indéfiniment sa tâche. Et la légende veut que, délirant sur son lit de mort, Balzac ait demandé Horace Bianchon à son chevet.


Ce qu'ils en ont dit

On connaît de reste le dessein prodigieux de Balzac, de faire concurrence à l’état-civil, et de dresser de la société française de son époque un tableau aussi complet et ressemblant que possible. Dessein étayé sur une vie tout aussi prodigieuse, brassant des projets gigantesques, étayés sur une ambition démesurée, des lectures boulimiques, une curiosité quasi universelle.
Il est vrai que  certains types sociaux, avec lesquels il avait moins vécu, sont sans doute moins réussis, les paysans, par exemple. Mais que dire de la médecine et des médecins ? Un enthousiasme sans frein pour la science de son temps, les découvertes, au risque parfois d’une certaine naïveté : mais cette naïveté était partagée par bien des gens, des savants même, qui furent ses contemporains. Et les ennuis de santé qui l’assaillirent suite à ses excès ne manquèrent pas d’aiguillonner encore son intérêt pour la médecine.
Le livre de Thierry Appelboom, fort bien documenté et illustré, a su faire de ces intérêts divers une synthèse remarquable, fort bien conçue. Il part des médecins avec qui Balzac fut en contact très étroit, Nacquart et Breschet, pour parcourir, dans le chapitre 2, l’histoire des idées, des théories médicales aussi,  au cours des époques immédiatement précédentes et contemporaines de l’auteur:  Lamarck, Geoffroy St Hilaire, par exemple, auxquels il est fait souvent allusion dans la Comédie humaine, Cabanis, Bichat, Laennec, Broussais, Récamier, L’on voit ainsi s’affronter les écoles spiritualistes et matérialistes, les novateurs et les traditionnalistes.
Parmi les théories élaborées de son temps, on voit Balzac se passionner – cela fait partie de son caractère – non pas tellement pour celles qui ont un fondement scientifique assez solide, mais plutôt pour celles qui ouvrent sur l’avenir des perspectives parfois démesurées. Il est vrai que la science médicale de son temps, comme les autres sciences, avançait à grands pas, mais il y a chez lui un côté Matin des magiciens assez prononcé : il se passionnera aussi bien pour la physiognomonie de Lavater – et certains de ses portraits, dans la Comédie humaine, en sont marqués, que pour la phrénologie de Gall (que l’on songe à la fameuse bosse des maths, qui reste toujours à découvrir), l’homéopathie de Samuel Hahnemann. Tous les grands problèmes de la médecine de l’époque seront ainsi abordés, les moxas, les régimes alimentaires, les eaux thermales, l’acupuncture, la réforme des hôpitaux, les soins pour les aliénés, les épidémies, la syphilis, la tuberculose, la variole, le choléra,
L’auteur consacre alors un chapitre très fouillé aux médecins de La Comédie humaine : c’est sans doute la catégorie sociale qui, après les artistes, journalistes et gens de lettres, y est la mieux représentée, et avec le plus de vérité. Ainsi Bianchon, le médecin mondain, Prosper Ménière, le Dr Desplein, le Dr Benassis, à se demander parfois si tel ou tel de ces noms est celui d’un médecin véritable, ou une créature de Balzac, tant les caractères y sont fouillés, et basés sur la réalité vivante.
Un autre chapitre étudie les maladies dépeintes dans la Comédie humaine, avec une attention spéciale pour les maladies du psychisme, et une idée chère à Balzac, celle que le travail intellectuel intensif est une source de dégénérescence de la santé physique. Il étudie ainsi la dépression mélancolique chez Louis Lambert, l’hypocondrie du comte de Mortsauf, la mélancolie du baron de Nucingen. Mais la tuberculose, les accidents cardiaques sont aussi traités.
Dans un chapitre final, ce seront les maladies de Balzac lui-même qui vont être abordées : l’absence d’hygiène, les problèmes intestinaux, le mauvais fonctionnement du cœur. Tout cela bien sûr est lié à un mauvais régime de vie, au surmenage, à l’abus du café. Mais il est assez navrant de voir Balzac hâter ainsi la fin de sa vie, alors qu’il approche du port et d’une vie plus facile avec Mme Hanska.
Deux idées maîtresses sur lesquelles il convient, je crois, d’insister : la claire idée qu’il s’était faite de la liaison intime du psychisme et de la santé physique, qui devait déboucher sur le traitement des maladies psycho-somatiques, même si ce n’était ni Messmer ni Swedenborg (qui l’avait fort influencé) qui allaient en être les patrons, et la comparaison, faite bien souvent par Balzac lui-même, entre la pratique de Cuvier, en paléontologie, reconstituant un animal entier à partir d’un seul os, et celle du romancier, recréant, lui, une société au départ d’un ou deux caractères. Mais si Cuvier et ses méthodes allaient susciter à juste titre bien des réserves, le prodigieux défi de Balzac allait, lui, être très fécond, en littérature, au cours des périodes suivantes : que l’on songe seulement aux Hommes de bonne volonté, à la Chronique des Pasquier, aux Thibault, à Roman Rolland même.
Encore une fois, un livre extrêmement bien documenté, qui intéressera aussi bien le lecteur féru d’histoire de la médecine, que le lecteur attentif de la Comédie humaine.

Joseph Bodson, Reflets Wallonie-Bruxelles





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