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Née à Sarajevo,
Jasna Samic
 
partage sa vie entre Paris, sa ville natale et ses voyages dans le cadre de l'étude du soufisme.
Spécialiste des langues, littératures et civilisations orientales. elle a enseigné aux universités de Sarajevo et de Strasbourg, a été directeur de recherche associé au CNRS, a collaboré à France-Culture et à Radio-France Internationale.
 Elle dirige actuellement la revue littéraire Književna Sehara, publiée en serbo-croate, français et anglais.
 Elle est auteur de nombreux ouvrages scientifiques sur le soufisme et l’Histoire des Balkans ainsi que d'essais, de romans, de nouvelles, de poésie et de  théâtre, dont elle a mis en scène plusieurs pièces. Elle a réalisé de nombreux films documentaires sur ces mêmes thèmes.
Elle écrit aussi bien en français qu'en bosnien ("serbo-croate").


Son roman ("Portrait de Balthazar (éditions M.E.O., 2012) a obtenu le
PRIX GAUCHEZ-PHILIPPOT
Jasna Samic a été lauréate du prix Missions Stendahl pour l'écriture du présent roman, qui a également bénéficié d'une bourse d'écriture à Split, offerte par les associations Traduki et Kurs.

Son engagement pour la laïcité dans son pays natal lui vaut d’être menacée quotidiennement par les islamistes.

Jasna Samic


Contrées

Les contrées des âmes errantes

Roman, 2019

436 pages.
ISBN: livre 978-2-8070-0194-7
Livres numériques : 978-2-8070-0195-4 (PDF) –  978-2-8070-096-1 (ePub)
25,00 EUR

Dans leur modeste appartement parisien convoité par les promoteurs, Lena voit Aliocha se saouler chaque soir avec un vin médiocre et compulser obsessionnellement ses documents familiaux. Ce naguère brillant informaticien, un des hommes les plus élégants de Sarajevo, est miné par son éternelle interrogation : son père, qu’il n’a pas connu, a-t-il fait rouler les convois de la mort avant de disparaître en 1945 ?
À travers trois journaux intimes des ascendantes d’Aliocha, celui de sa Babouchka Liza – une Russe qui a connu Tolstoï et fui le bolchevisme jusqu’en Bosnie –, celui de sa mère Irina et celui de son Omama Grete – émigrée de Vienne à Sarajevo –, Lena raconte la saga familiale de son premier ex-mari, demeuré amant puis réépousé pour le faire échapper à la guerre des années 90…
Entrecroisement d’errances mêlées à la sienne propre d’amoureuse de l’art – Sarajevo, Istanbul, Londres, New York et surtout Paris –, poussée par une farouche soif d’indépendance, en quête permanente d’authenticité, affrontant contre vents et marées les apparatchiks ubuesques, les mâles retors, les imposteurs littéraires, les snobs parisiens, les intégristes islamistes enfin.



e-book
14,99 EUR




Extrait


Heureux qui jouit agréablement du monde ! Plus heureux qui s’en moque et le fuit ! Einstein croyait que ledit monde ne serait pas détruit par les hommes qui commettent des atrocités, mais par ceux qui regardent ces atrocités sans rien faire. La beauté est une énigme, pense par ailleurs Dostoïevski, persuadé, lui, que le monde sera sauvé par elle.
Est-ce vrai ? J’ai atteint l’âge où l’on remet tout en question, où l’on ne fait plus que relativiser, à en attraper des vertiges. Que dire sur la laideur et la barbarie ? Sont-ce aussi des énigmes ? Et la méchanceté ? Elle a toujours éveillé en moi un obscur sentiment de confusion.
Aliocha travaille beaucoup et souffre beaucoup. Il m’est devenu insupportable de le voir se saouler chaque soir avec du vin bon marché mélangé à du coca et arrosé de bière. Il ressemble à n’importe quel lučki radnik, ainsi qu’on appelle un docker dans notre langue maternelle. Quand je l’ai rencontré il y a une éternité, il m’était apparu comme un héros sorti d’une pièce de Tchekhov ; la même élégance aristocratique russe, la même paresseuse noblesse. Il était l’un des jeunes hommes les plus chics et raffinés de Sarajevo. Il m’évoque aujourd’hui encore certains personnages de mon auteur adoré, comme surgi de Platonov, et pas seulement pour cette exclamation : « Boire ou ne pas boire, de toute façon on meurt ! Autant boire ! » Une phrase de Fitzgerald me vient aussi à l’esprit : « Quand je ne bois pas, je ne supporte pas le monde ; quand je bois, c’est lui qui ne me supporte pas ». Convenons que la vérité ne console que rarement.



Ce qu'ils en ont dit


Jasna Samic est franco-bosnienne et partage son existence entre Paris et Sarajevo. Auteure prolifique, elle marque son attachement aux deux pays qui rythment son existence à travers des écrits intimes et populaires. Entrecroisant errance, interrogations sociales et réflexions politiques, elle reste trop peu connue en Belgique, malgré les efforts prodigués par les éditions M.E.O. qui la suivent depuis de nombreuses années. Avec « Les contrées des âmes errantes », elle plonge au cœur de l’histoire avec le vécu de trois personnages au destin mêlé, tous ascendants d’Aliocha, brillant informaticien aujourd’hui rongé par l’alcool. Il y a Liza, qui a tutoyé Tolstoï et fui le bolchevisme en immigrant en Bosnie, Lena qui a réépousé son ex-mari afin qu’il échappe à la guerre et Grete, réfugiée à Vienne.
L’homme s’interroge surtout sur le rôle de son père, qui aurait conduit des trains nazis de la mort et aurait disparu en 1945. Réquisitionné ou complice des meurtres intolérables commis par le régime hitlérien ?
En quête permanente d’authenticité, cet ouvrage se caractérise par un ton indépendant, qui mêle vie amoureuse et passé houleux, anecdotes et non-dits, supputations et allégations. Quant au style, il se veut frontal pour dénoncer les atrocités et les absurdités de notre société, la suffisance de certains mâles, les imposteurs qui se targuent de culture, le snobisme rampant et les intégrismes qui brident le libre arbitre.
Sam Mas, Bruxelles-Culture

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Jasna Samic ou Le défi d’assumer le Je

Avec Jasna Šamić, nous avons droit […] à une multitude de voyages. Désarçonnants à première vue, les trajets empruntés par les personnages du roman, souvent apparentés d’une manière ou d’une autre entre eux, finissent par devenir familiers au lecteur qui sait attendre et se laisser entraîner par leur histoire.
« Trois dieux uniques pour un seul pays qui peine à se reconnaître État, c’est beaucoup trop », s’exclame excédée Jasna Samic à propos de la Bosnie en plein milieu de son roman fraîchement sorti des presses aux éditions M.E.O. sous le titre Les contrées des âmes errantes. […] Plus précisément, c’est Sarajevo, cette ville dans laquelle de nos jours « la guerre est à la fois omniprésente et parfaitement absente » (p. 362), qui constitue le point de départ et, souvent, de chute de la traversée desdites contrées à laquelle elle nous convie sur les traces des ascendants d’un être aimé énigmatique, prénommé Aliocha, avec lequel elle partage sa vie par intermittence.
Le premier Livre nous fait remonter aux controverses du père de Liza, la grand-mère d’Aliocha, avec Tolstoï au sujet du « socialisme sans frein » prôné par ce dernier, végétarien pacifiste endurci (p. 29). Le grand-père d’Aliocha, un Monténégrin originaire d’un village d’Herzégovine, recrue austro-hongroise démobilisée, fera son apparition au cours de la révolution russe. Avec Liza, qui enseignait à Grozny, ils embarqueront à Odessa pour Istanbul, afin de fuir les exactions des bolcheviks. Quelques mois après, ils arrivent à Sarajevo. Puis la fille de Liza, tombée amoureuse de Rudolf, le rejeton d’une famille autrichienne par la mère, Allemande des Sudètes par le père, installée en Bosnie du temps de l’administration austro-hongroise, donnera naissance à Aliocha, à Aliocha-
Wolfgang plus précisément. La quête éperdue par ce dernier de son père enrôlé dans l’armée allemande aux derniers mois de la Seconde Guerre sera déclinée dans le troisième et dernier Livre du roman. Avait-il participé aux exactions contre les Juifs dans les camps ? Avait-il survécu ? À ces questions, notre « Bosno-Russo-Allemand, orthodoxe protestant et agnostique » (p. 310) peine à trouver la réponse…
« Mon intention n’est pas d’écrire un vrai roman, plutôt un document sur une famille », avoue l’auteure lors d’une discussion à bâtons rompus avec un ami de longue date de retour comme elle à Sarajevo qui lui fait remarquer qu’un « ouvrage littéraire n’a pas le droit de simplifier l’Histoire et encore moins de la falsifier » (p. 379). C’est peut-être justement cette alternance à rebondissements imprévisibles entre le « vrai roman » et le « document de famille », ce changement fréquent de ton et de registre, qui stimule le lecteur et lui permet de s’immerger dans les situations particulièrement embrouillées qui ont pu se présenter au cours du siècle écoulé. Il en ressort notamment un portrait très vivant et parfois déroutant de la Yougoslavie de la narratrice et/ou auteure, plutôt fière d’être issue d’une de ces « grandes et riches familles de Sarajevo » (p. 175). Pour se présenter, elle s’en remet au journal de son père découvert après sa mort qui la décrit comme « égocentrique, égoïste, nerveuse et par moments si insolente, têtue et provocante, jamais soumise ni obéissante… » (p. 360).
Pourtant, c’est ailleurs qu’il faut peut-être chercher ce qui donne sens et, en fin de compte, cohérence à ses diatribes contre Lénine, Hitler et Tito traités de tous les noms pour avoir causé d’une manière ou d’une autre le malheur d’êtres chers, contre « les punaises de mosquée » (p. 169), « les machos balkaniques » (p. 198) et les ingénus « infectés par la propagande des Valaques serbes » (p. 106), contre les « camarades révolutionnaires » et autres nouveaux riches entichés de décor Biedermeier (p. 247), les collègues qui participent aux réunions d’autogestion pour conserver leurs postes (p. 282), contre « les montagnards que Karadžic a chassés dans nos villes » et qui « ânonnent salam » ne sachant plus dire dobar dan – bonjour – (p. 363), contre « les enseignants outrageusement marxistes et rustres » (p. 193) et « les artistes dorlotés dès qu’ils adhèrent au Parti » (p. 183), contre « les philosophes et autres snobs parisiens » (p. 305), le lobby serbe de Paris (p. 262) et les requins de l’immobilier qui mettent les familles à la rue (p. 10) ou encore contre ceux qui entendent l’« obliger à aimer », la France par exemple (p. 321). En fait, ce qui fait la force de ce livre, c’est le courage de Jasna Samic de dire « Je » et de l’assumer quel qu’en soit le prix à payer, de ne pas se laisser embarquer dans un « Nous » qu’elle ressent comme autodestructeur : « Vivre entourés des nôtres nous fait plus découvrir la Yougoslavie que le pays visité, s’exclame-t-elle lors d’un voyage avec des compatriotes en Russie. Dans nos oreilles bourdonne le nous, proféré à tout bout de champ par notre guide. Nous ne pouvons nous empêcher de répondre in petto : “Si tu savais, mon pauvre, ce que nous représentons, nous, par rapport à vous !” Pour en venir à la sempiternelle conclusion : Nigdje naše zemlje ! On ne trouve nulle part un pays comme le nôtre ! » (p. 213).
« Nous, il est partout ce fameux “nous” qui crée tant d’ennuis. Qui provoque les guerres », écrit-elle par ailleurs avant de conclure : « Définitivement, je ne vois pas mon reflet dans ce peuple. » (p. 362).

Nicolas Trifon, Le Courrier des Balkans, 4 mai 2019


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Le dernier roman de Jasna Samic, « Les Contrées des âmes errantes » (M.E.O., 2019) est un ouvrage si captivant qu’il nous tient du début jusqu’à la fin. Nous errons, nous aussi, avec ces « âmes errantes » que nous rencontrons, elles nous transportent d’un bout du monde à l’autre, d’une époque à l’autre ; elles sont si complexes, mais aussi si attachantes que nous en devenons non seulement leur compagnon, mais, d’une certaine manière, leur captif.
L’énigme y est toujours présente, et concerne particulièrement Aliocha, l’un des principaux héros du livre, autour duquel tout se déroule.
Les événements englobent tout le siècle passé, de même qu’une partie du 19e et le début du 21e ; y sont présentes toutes les guerres du 20e siècle, ses révolutions et agressions, comme ses crimes et ses idéologies, à commencer par celle du « rouge » des bolcheviques, en passant par celle des nazis, jusqu’au barbarisme balkanique et l’islamisme récents. Géographiquement, l’action s’étend presque à travers toute la Planète, depuis des villes russes, telles que Kazan et Novossibirsk, passant par les villes européennes, Paris, Istanbul, Vienne, Dubrovnik, Belgrade, jusqu’à New York et Vancouver en Amérique. Les villes et leur destin sont d’ailleurs aussi importants dans ce roman que ses personnages, on pourrait dire qu’elles deviennent de véritables héros. (Ce n’est pas par hasard que le roman s’intitule « Les contrées des âmes errantes ».) Quant aux personnages eux-mêmes, ce sont des gens qui se sont tous retrouvés à un moment donné à Sarajevo. Ils y sont arrivés de différentes régions du monde, les uns fuyant la Révolution, comme la Russe Liza Kazanskaya, d’autres abandonnant leur ville natale comme Grete Tchsziep, la Viennoise, à la recherche d’une vie meilleure. Mais de nouvelles guerres les ont ensuite de nouveau dispersés.
Le roman se compose en fait de trois romans. Dans le premier livre, les trois femmes, Liza, Irina et Grete parlent de leur vie, tandis que dans le deuxième et le troisième, la narratrice Lena se souvient de sa propre vie avec son compagnon, Aliocha, et de ses aventures et mésaventures de son enfance à aujourd’hui. Les quatre figures féminines, Liza, Grete, Irina, et Lena sont liées à un seul homme, Aliocha, et à travers lui, à son père, ingénieur bosnien d’origine autrichienne, disparu au cours de la Seconde Guerre mondiale. Ce père est omniprésent par son absence, et la trame du roman est liée à la quête du père perdu et la vérité à propos du rôle qu’il aurait pu jouer en tant qu’ingénieur des chemins de fer dans le IIIe Reich, chargé de faire rouler les trains de la mort.
 « Les contrées des âmes errantes » est un livre sur l’errance, et par là on ne peut plus contemporain, mais aussi sur la souffrance. Il est aussi un hommage aux Russes de Bosnie, dont le destin n’a encore jamais été décrit, et aux Bosniens d’origine allemande ou autrichienne, qui ont été victimes de toutes parts, sans oublier les Juifs de Bosnie.
Pour conclure, disons que le roman est fondé sur des événements réels, tout en étant une fiction, dans tous les sens du mot. L’un des meilleurs que j’aie jamais lus.

Sadzida, Babelio et Decitre.



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Plusieurs thématiques se croisent dans ce récit d’itinéraires entrecroisés, Histoire, géographie, politique. Les vies racontées nous font percevoir qu’il est impossible d’être manichéen. Comment se frayer un chemin dans ces pays où l’histoire est à fleur de peau ? La vie y devient nécessairement un destin.
Les séparations y sont source de douleur mais aussi de richesse. L’auteur montre bien comment son personnage torturé, Aliocha, symbolise ces Balkans inextricables.
Les personnages de femmes sont superbes.
J’ai beaucoup appris en lisant ce livre, sur ce que je n’avais pas pu comprendre auparavant, et sur ce qui advient aujourd’hui.
Un roman qu’on ne lâche pas et qui ne vous lâche pas quand on l’a refermé.

Moreve, Babelio et Critiqueslibres.com.



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Dans le chaudron des Balkans

« Tous les soirs, Aliocha rentre de son travail chargé de canettes de bière et de quelques bouteilles de vin bon marché. Il s’enferme dans la cuisine et relit ses documents classés dans un dossier : journaux intimes, souvenirs de sa Babouchka Liza, de son Omama Grete, de sa mère Ira, ainsi que leurs correspondances, certificats de naissance, de décès… » Il veut savoir ce que son père a fait pendant la guerre de 1939/1945, quel a été son rôle, s’il a commis des exactions. Tous les papiers familiaux ont été détruits, il ne trouve aucun indice et se noie dans l’alcool. Il ne reste que les journaux intimes et quelques correspondances de sa mère Irina, et des grands-mères Liza et Grete, des documents bien insuffisants pour lui fournir les réponses qu’il attend.
L’arbre généalogique d’Aliocha est une véritable métaphore de la mosaïque des peuples qui constitue la population de l’Europe centrale, principalement des Balkans, depuis que les plaques tectoniques religieuses et culturelles se sont percutées dans cette région : la plaque germanique chrétienne, la plaque slave orthodoxe et la plaque ottomane musulmane. Ces différentes populations cohabitent plus ou moins bien, plutôt bien quand règne la paix, mais cette cohabitation prend vite des allures conflictuelles particulièrement barbares quand les conflits s’enveniment. Ces peuplades ne semblent pas connaître la modération, la violence est leur meilleur argument. L’histoire de l’Europe de l’Est est jalonnée de massacres tous plus odieux les uns que les autres, les recenser est impossible et ce serait trop traumatisant. Aliocha est donc le petit-fils de Liza, une Russe née à Kazan ayant épousé un soldat bosnien combattant dans les troupes autrichiennes, et de Grete et Joseph nés à Vienne. Il est le fils d’Ira, la fille de Liza et Rudolf, le fils de Grete. Son arbre généalogique comporte des gènes finlandais, russes, autrichiens, bosniens, juifs, allemands et peut-être d’autres encore tant les populations se mélangent facilement dans cette région.
C’est Lena, son épouse, qui raconte cette histoire. En recopiant d’abord tous les documents familiaux qui ont échappé à la destruction, elle voudrait aider Aliocha pour ne pas qu’il sombre définitivement, mais aussi pour savoir ce que fut et fit Rudolf, son beau-père. C’est une Bosnienne native de Sarajevo, la ville qu’elle adule, brillante universitaire spécialiste des langues, littératures et civilisations orientales, elle voyage beaucoup, obtient un passeport français, dispense des cours dans de nombreuses universités en Bosnie, en France, en Amérique, au Canada, en Turquie, etc. Ce n’est pas seulement une brillante intellectuelle, c’est d’abord une femme de conviction, d’action et de combat, qui n’accepte pas la dictature. Elle se bat pour la liberté sur tous les plans : la liberté des peuples asservis et martyrisés, la liberté des femmes contraintes par la religion, la liberté des cœurs, elle épouse ses amants et les abandonne quand leur histoire commune est épuisée, et la liberté des mœurs, elle couche avec ceux qu’elle aime. C’est elle qui choisit !
Toute sa vie elle a lutté avec fougue, à visage découvert, dédaignant le danger, négligeant les conseils de prudence, contre le totalitarisme, contre les héritiers du nazisme qui se manifestent périodiquement, contre les communistes qui ont asservi son peuple comme ils avaient déjà martyrisé les Russes de Kazan au temps de la grand-mère Liza, contre les nationalistes serbes qui voulaient éradiquer les habitants de sa ville, contre les maffias bosniaques déguisées en factions religieuses extrémistes pour installer leur pouvoir absolu en asservissant les femmes. Sa générosité dans le combat, son dédain du danger, sa liberté de pensée, de parole et d’écriture l’ont désignée comme une ennemie de premier plan par ceux qui veulent régner en maître sur les ruines de la Bosnie. Elle vit aujourd’hui sous la menace d’une demande de fatwa qui pourrait bien lui être infligée un jour. Mais le plus cruel n’est pas cette angoisse mortelle qui pèse en permanence au-dessus de sa tête, mais bien l’ostracisme dont elle souffre partout où elle vit, même à Paris ou New York. On ne soutient pas les faibles, ils n’ont rien à donner…
Jasna, c’est Lena, c’est son histoire qu’elle raconte, c’est l’histoire de sa ville, de son pays, des Balkans, de l’Europe centrale. Une nouvelle page d’histoire qui viendra s’ajouter à celle qu’Ivo Andrić a déjà écrite il y a bien longtemps et à celles que d’autres auteurs, pas tous Bosniens, ont déjà écrites eux aussi : Danilo Kiš, Mirko Kovač, Vidosav Scepanović, Miroslav Popović, Dubraska Ugrešić, Bora Ćosić, Velibor Čolić, la petite Zlata Filipović, Zeljiko Vuković, Sassa Stanišić, Miljenko Jergović, Aleksandar Hemon, le témoignage atroce de Slavenska Drakulić, et d’autres encore. Je n’ai pas fait le tri, j’ai lu tout ce que j’ai trouvé. J’espère seulement qu’un jour pas trop lointain chacun pourra vivre à Sarajevo selon ses convictions dans le respect de celles des autres. Chacun de ces auteurs m’a apporté un peu de sa lumière pour éclairer ma compréhension du maelström balkanique, pour que j’analyse au mieux tous les ingrédients qui font bouillir si fort le chaudron des Balkans si souvent en ébullition.
Si l’on en croit Jasna, « Sarajevo est désormais un mélange d’infortunés, de mythomanes, d’hypocrites, de narcisses, de maffieux… ». Alors, rêvons avec elle qu’elle redevienne : « Sarajevo, ville de jardins et de cimetières, de joie et de tristesse », « lieu où douceur et grossièreté se fondent depuis la nuit des temps. Immergés dans leur plaisir lent, le merak, ses habitants planent au long des siècles entre le rêve et le réel ».

Débézed
critiqueslibres.com
mesimpressionsdelecture.unblog



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Comment parler de ce livre, si riche, si multiple ? Difficile d’essayer, il faudrait une parole qui parle de tous ces lieux d’où elle-même, Jasna Samic, parle, sorte de polyphonie de soi-même. Impossible bien sûr et pourtant est-ce que ce n’est pas cela qu’elle réussit à faire dans ce livre ?
Au début, on croit que l’on va lire un livre sur l’histoire d’une famille, que l’on pénétrera dans la sociologie d’une famille et de là d’un pays ; qu’on va lire un livre d’Histoire aussi et que l’on comprendra mieux des événements complexes survenus « à l’Est » et « dans les Balkans ».
Très vite on perd pied, on est pris dans un maelström où l’on sent que l’on va se perdre.
Que faire ? Comment lire ? Où se poser en tant que lecteur ?
Alors, comme lorsqu’on est pris dans un courant en mer, il est inutile de chercher à reprendre pied, on s’épuiserait et on se noierait. Seule solution, se laisser porter, sans chercher à résister.
Il me semble qu’il faut faire cela dans son livre, se laisser porter, ne pas résister, jusqu’à faire partie de cette histoire, en devenir un personnage soi-même.
C’est ainsi que j’ai lu, voyagé, que j’ai fait les rencontres qu’ont faites les personnages – et l’auteure aussi –, j’ai été ballottée de par le monde, j’ai mis à ne pas mourir la même énergie que les personnages, j’ai vécu leurs douleurs et leurs passions, leurs contradictions. Tout cela a construit un paysage d’une période historique que j’avais cru étudier dans des livres ou des journaux, un paysage de pays que je croyais connaître – ou même dans lesquels je m’étais rendue – et je découvrais des cartes du monde qui n’existent pas.
Et puis je suis arrivée à cette dernière partie du livre : l’auteure se séparait de moi ou moi d’elle.
J’entendais ses questionnements, ses doutes, ses souffrances, j’entendais sa voix seule, sa voix séparée, et je devais me mettre en face d’elle et me regarder et m’interroger sur moi, dans ma solitude.
J’étais épuisée, mais vivante.
Un livre foisonnant et magnifique qui résonnera longtemps en moi.

Éliane Morin, Babelio, FNAC.com et Cultura.

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En septembre 2019, sous la plume de Thomas Demoulin, est parue dans l'excellente revue "Les hommes sans épaules" une étude à la fois très fouillée et très originale intitulée "UNE VOIX, UNE OEUVRE : JASNA SAMIC OU LES MIGRATIONS D’AVESTA". Cet article d'une dizaine de pages, consacré à l'ensemble de l'œuvre et à la personnalité de Jasna Samic, ne peut pas être reproduit ici. Nous en donnons quelques extraits.

[…] En France, pour plaire, il faut de l’outillage, voire de l’artillerie : la raison philosophique, la didactique. En France, on croit à la vérité scientifique,  et  non  à  la  vérité  littéraire.  En  France,  on oublie l’émotion des signes, les impressions sensibles qu’ils nous laissent. Or lire Jasna Samic, c’est faire cet autre travail de mémoire : redécouvrir que, d’une femme, d’une famille, ou d’un  peuple,  l’histoire  est  sculpture  du  temps ;  que  lire l’histoire,  c’est  entrer  dans  la  dimension  du  légendaire. […] On   voit   par conséquent à quels graves malentendus s’expose le travail de  l’écrivain  en  Europe  occidentale,  particulièrement  à Paris, où les têtes de la nomenclature sont pourries par la désuétude du format médiatico-scolaire. […] à travers cette voix, c’est l’éveil d’un soi libre, l’autonomie d’une conscience à travers l’écriture qui, comme toujours, se  heurte  à  la  petitesse  du  fanatisme,  à  l’obscurité  de l’autoritarisme  politico-religieux.  […]
Du côté natal, ses écrits déchaînent en Bosnie-Herzégovine un flot d’insultes, un torrent d’injures que certains professeurs bon teint de la Faculté islamique de Sarajevo enrobent d’indigestes papillotes intellectuelles. « Dans les Balkans, la liberté d’expression consiste à pouvoir impunément proférer des injures ! », ironise un vieil ami de Samic. Et c’est avec une obséquiosité toute raffinée que ces mêmes intellectuels, magnanimes, demandent en 2016 une fatwa pour blasphème et islamophobie.
[…]
Les héros de ses livres, hommes ou femmes, se battent pour conduire leur existence. Ce qui s’oppose à leur volonté, ce sont ceux dont Nietzsche dirait qu’ils sont en « mauvaise santé », à l’image du jeune homme dans Portrait de Balthazar (M.E.O., 2012, prix Gauchez-Philippot). Ce roman raconte l’attirance d’une peintre émancipée âgée d’une cinquantaine d’années, Livia, pour un jeune intégriste de Sarajevo. La puissance charnelle de l’héroïne va se heurter aux hypocrisies et aux complexes de l’égaré. Le bien brave Haris Papo, un petit avocat ronchon, se jure au contraire « de tout faire pour s’installer avec Livia au bord de la mer et ne plus jamais revoir cette ville de fous » : partir, prendre sa voiture et conduire, vers le large. Le destin est bien l’orientation singulière de ceux qui décident de filer librement. Le choix ne serait que l’autre nom du destin. Ce n’est un paradoxe que pour les mous, ceux qui, comme les fanatiques ou les bourgeois libéraux, ont perdu l’intuition du tragique et le goût du comique.
[…]
vient le temps, notre temps, où les haches politico-religieuses s’immiscent dans le paysage en même temps que les « h » wahhabites dans la langue bosniaque. Portrait de Balthazar lève le voile sur la montée de l’intégrisme[3] en Bosnie-Herzégovine. Les pratiques des mafias barbues se développent : « partout des régiments de galoches pointaient sous de longs tchadors, des niqabs et de même des burkas, partout des mollets velus sortaient de pantalons trop courts ». Mascarade grotesque, et mortifère.


Thomas Demoulin, in : Les hommes sans épaules.


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Interview dans BH Info

« Les contrées des âmes errantes », le nouveau roman de l’écrivaine franco-bosnienne Jasna Samic est un récit de le quête de la vérité entre fiction et réalité, entre Paris et Sarajevo. Pour l’occasion, Jasna Samic s’exprime, comme toujours, en toute honnêteté et sans hypocrisie, pour dire ses vérités sur la société et la littérature d’aujourd’hui.
Ancienne professeur de langues et civilisations orientales à la Faculté de Philosophie de Sarajevo, Jasna Samic est une auteure franco-bosnienne installée à Paris depuis 30 ans. Parole libre, au risque de choquer les esprits prudes, pervertis ou hypocrites, elle est à l’écoute de la société, de ses mouvements et ses turbulences, dans les Balkans et en Europe. Son article sur le hijab qu’elle présente comme une obéissance à l’homme et non pas à Dieu, le Coran n’en faisant pas mention, provoque de violentes réactions chez une partie de public en Bosnie et lui vaut encore aujourd’hui des menaces de mort. Directrice de la revue littéraire Balkan Sehara, publiée en français, en anglais et en serbo-croate, Jasna Samic est lauréate de plusieurs prix littéraires dont le Prix du public au Salon du Livre des Balkans en 2018.

BH Info : Quelles sont les âmes errantes de votre dernier roman ?
Jasna Samic : Je parle de la vie d’une famille dont les membres s’installent entre le 19ème et le 20ème siècle à Sarajevo, venus de différentes parties du monde. Certains fuient la révolution, la guerre, le totalitarisme, d’autres cherchent une vie meilleure car l’Histoire turbulente les a dispersés aux quatre coins du monde. C’est à la fois une errance “intérieure” et « extérieure » et les villes sont presque des personnages du livre. Les événements se situent principalement entre Novossibirsk et Vancouver mais en passant par de nombreuses autres villes. Sarajevo est néanmoins l’axe autour duquel “tourne” le destin de ses héros. Dans une certaine mesure, Paris l’est aussi.

BH Info - Qu’est-ce que cherche l’âme errante de la poétesse Jasna Samic ?
Jasna Samic : Comme l’héroïne du roman Lena, j’ai erré moi-aussi à travers des pays, des langues que j’ai étudiées puis enseignées, des livres et des auteurs que j’ai lus et relus, des villes et des gens, sans pratiquement jeter l’ancre quelque part. La guerre m’a beaucoup “aidée" car j’ai perdu toutes mes positions sociales que j’avais auparavant. Je me suis alors totalement consacrée à l’art et à l’écriture. Cependant, je ne considère pas mes recherches et mon expérience artistique et littéraire comme une errance, encore moins comme une affaire “de touche à tout”, mais comme un travail à part entière car toutes ces activités sont proches, liées, complémentaires. L’éducation que j’ai reçue m’a vraiment poussée à explorer des genres, à aller à la recherche de trésors culturels. La recherche et l’étude des langues et civilisations étrangères m’ont par exemple été très utiles pour écrire la fiction.

BH Info - Le roman relate l’histoire de tant de destins inexpliqués de nos contrées où se croisent cultures, guerres, tribulations européennes. Quelle est la part de fiction dans ce roman ? A quel point, vos personnages sont-ils représentatifs de l’histoire de la Bosnie et de Sarajevo, celle du destin des “kuferasi” qui vivent avec leur valise toujours prête pour fuir ces contrées ?
Jasna Samic : Dans les Balkans, qualifiés de poudrière, il faut à tout moment avoir sa valise prête pour partir. La Bosnie a toujours été le théâtre d’enjeux des grandes puissances. C’est un pays riche en ressources de toutes sortes et très stratégique sur le plan géopolitique. Les religions et les cultures s’y mêlent depuis la nuit des temps mais au lieu d’en faire une richesse, les gens s’entretuent, s’exterminent mutuellement. Et pas seulement dans les Balkans ; des nationalismes, des populismes se réveillent un peu partout ailleurs, qui peuvent aboutir par le fascisme et les idéologies totalitaires similaires et au final par les crimes. C’est un secret de Polichinelle mais il est crucial de le répéter constamment, aussi banal et ennuyeux que cela puisse paraître.
Pour écrire ce roman, je me suis inspirée du destin des ancêtres de mon mari aux origines très diverses russe, finlandais, viennois, allemand, tchèque, bosnien... Une bonne partie du récit est authentique, basé sur des documents vrais. La vie des personnages de Lena et d’Aliosha illustre justement le mélange des cultures dans les Balkans où se croisent les groupes ethniques mais qui restent souvent enfermés parmi les “leurs”. C’est le cas notamment des Russes qui, où qu’ils se trouvent en dehors de la Russie, vivent entre eux, créent une petite Russie. Les Russes “blancs” parlent par exemple le russe ou le français mais n’apprennent pas la langue des pays où ils débarquent. Personne n’a encore écrit sur “nos” Russes, les Russes de Bosnie et des Balkans. La famille de mon mari, donc la famille d’Aliocha, est l’une des rares où il y a des « mariages mixtes » avant la création de la Yougoslavie de Tito, tout comme celle de Lena et la mienne où les musulmans et les juifs sont liés par les mariages. Dans les Balkans et en Bosnie en particulier, les choses restent le plus souvent inextricables, complexes, très compliquées.
Toutefois, malgré les éléments personnels et historiques vrais, ce livre reste un roman. L’un de mes auteurs préférés, Oscar Wilde dont les paradoxes me sont chers, dirait : « Seuls ceux sans imagination inventent ! ». Comme on dit, dès que vous renfermez des événements dans la couverture d’un livre, ils deviennent de la fiction mais la littérature est un miroir de la vie, de nos vies, de notre Histoire, et de nos cultures, à condition que l’écrivain soit honnête avec les événements du passé.

BH Info - Dans le livre, vous dites que vous êtes « prisonnière » des deux villes : Paris et Sarajevo...
Jasna Samic : Oui, comme Lena, je suis prisonnière de ces deux villes et aussi “malade” de ces villes. En d’autres termes, elles sont une drogue pour moi. Je suis accro, incapable de m’en débarrasser. Comme un alcoolique qui n’arrive pas à abandonner l’alcool. Le côté positif, c’est l’inspiration, le charme de ces villes, leur cultures et leur histoires captivantes qui m’intriguent. Le côté négatif, c’est justement l’emprise qu’elles sont sur moi. C’est une drogue et le “surdosage” peut être fatal. Comme partout, quand on y vit longtemps, on remarque toutes les lacunes, tous les problèmes... J’ai été une étrangère quand je suis venue à Paris mais je l’étais moins qu’aujourd’hui. C’est le cas aussi de Sarajevo depuis le déclenchement de la guerre en Bosnie dans les années 90. Par conséquent, je resterai à jamais une étrangère dans les deux villes, dans les deux pays. J’aime ce statut mais il exige un soutien matériel, une “logistique”, des moyens financiers que je n’ai pas. Pour citer encore Oscar Wilde : Quand j’étais jeune, je pensais que l’argent était la chose la plus importante dans la vie ; aujourd’hui, quand je suis vieux, j’en suis certain. Mon objectif et mon désir sont de montrer avec ce livre que le malheur de la guerre laisse des traumatismes profonds non seulement à ceux qui l’ont vécu mais aussi à ceux qui ne l’ont pas vécu directement et à leurs descendants. C’est comme quand on jette une pierre dans l’eau, elle provoque des vagues à l’infini. Les conséquences des guerres ou des crimes s’étendent sur plusieurs générations, les érodent, détruisent leur existence.

BH Info - Il y a à la fois beaucoup d’amertume et d’amour dans votre sentiment à l’égard de Paris et de Sarajevo car les deux vous ont causé beaucoup de tord. Croyez-vous que la justice finit par triompher ?
Jasna Samic : La justice n’a jamais vraiment triomphé mais la vérité finit toujours par être révélée. L’expérience et la lucidité m’interdisent de penser qu’à l’avenir, un miracle se produira et que le paradis régnera sur terre. Moi je n’aurai pas cette chance en tout cas. Les voleurs et la mafia, y compris la mafia religieuse, prospèrent partout, dans les Balkans plus encore qu’ailleurs. C’est désormais une nouvelle classe sociale, fort respectée de surcroit. Le prestige est partout symbolisé par la voiture que vous conduisez et les villas que vous possédez, et peu importe comment vous y êtes arrivés. Pendant la guerre dans les Balkans, la plupart des gens ont souffert mais certains ont réussi à ramasser une fortune. Quand vous le savez, il est difficile de les aborder le sourire aux lèvres. Ma vie depuis le début de la guerre en Bosnie n’est pas loin d’un cauchemar même si je n’ai pas vécu la guerre directement. J’étais à Paris quand elle a éclatée. Je me suis rendue à Sarajevo pendant la guerre pour voir les miens, mais aussi pour revenir à moi-même. Il est presque aussi difficile d’imaginer une tragédie que de la vivre. Je me suis sentie mieux lorsque je l’ai confrontée directement. J’ai la chance d’être en vie pourtant, la tragédie des autres et l’injustice qui leur a été infligée m’ont marquées pour toujours. Les vérités que je dis sur l’érosion des valeurs et sur la mafia religieuse en Bosnie m’ont values d’être souvent critiquées, je reçois encore aujourd’hui des lettres d’insulte et des menaces de mort.
Sur le plan littéraire, il convient d’admettre aussi une certaine érosion. Des gens de lettres et des critiques littéraires se sont révélés après la guerre extrêmement fatalistes, narcissiques, complaisants. Avant la guerre, les auteurs publiés à l’étranger étaient célébrés dans les Balkans et en Bosnie. Aujourd’hui ils sont dépréciés. Sauf rares exceptions. Il est vrai aussi qu’il y a plus d’auteurs que de lecteurs aujourd’hui. Certes, personne ne peut interdire à quiconque d’écrire, la création est une grande catharsis, mais le problème se pose sur le terrain de critères qui aujourd’hui, plus que jamais, reposent sur le « donnant donnant ». Ce n’est pas uniquement propre aux Balkans, ça existe en France aussi, c’est universel sauf peut-être en Amérique où la principale divinité est le dollar ce qui fait qu’on a des agents littéraires à la différence de la France où on a des attachés de presse, des relations, des pistons etc. J’ai reçu en Bosnie plusieurs récompenses littéraires mais c’était à chaque fois lorsque j’ai envoyé mes manuscrits de manière anonyme. Vivre de sa plume, c’est presque impossible mais moi, je vis de cela, tant bien que mal. Je n’ai pas d’amertume.

BH Info - Que vous inspire l’attribution du prix de Nobel à Peter Handke ?
Jasna Samic : Injustice, corruption, hypocrisie, mensonge, perversion qui passe parfois pour une chose géniale quand il s’agit de littérature... Ce sont les choses qui m’exaspèrent au plus profond de moi. L’exemple type de cette perversion littéraire est incarné par Peter Handke qui vient de recevoir le prix Nobel. Oui, ça m’a énervé. Pour certains pervers, qu’ils soient des pervers sexuels ou politiques, la littérature est un alibi pour leur perversion. Je ne pense pas qu’on puisse séparer l’écrivain de son oeuvre littéraire. Son oeuvre n’a pas été écrit par une divinité mais par une personne pervertie, si je peux l’appeler ainsi. Au même titre, je suis dégoûtée par la prostitution au nom du succès ou encore par le primitivisme. Le monde d’aujourd’hui regorge de bassesses.

Propos recueillis par : Zdenka Brajkovic


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C’est dans un décor d’événements historiques, si tragiques pour des millions de gens, que Jasna Samic nous raconte avec le brio d’une écrivaine chevronnée, les sagas familiales de ses personnages. […]
Poétesse et écrivaine reconnue, Jasna partage sa vie entre Paris et Sarajevo, sa ville natale où elle se rend régulièrement. Son esprit de rebelle, d’athée et d’indépendante se heurte sans cesse à cet ordre ou plutôt désordre nouveau issu de la guerre des Balkans des années 90. Ainsi elle est devenue la cible des milieux religieux ultraconservateurs qui ne se gênent pas de la menacer de mort.

DraganaT, Babelio et FNAC.com


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Les destins européens de ces quatre femmes, Liza, Irina, Grete et Lena, m’ont happée entièrement. Quelle chance de parcourir l’histoire européenne à travers les yeux et les âmes de ces femmes « anonymes » ! Il est rare et précieux de regarder les faits historiques – que nous connaissons pourtant par cœur – depuis une lorgnette à la fois si proche et si universelle. Les trois premiers journaux intimes nous plongent dans les douleurs, les questionnements, les anecdotes de femmes prises dans la marche du XXe siècle. Lena fait ensuite le pont avec le présent et nous rappelle que le chaos de l’Histoire, les haines et les errances du passé fabriquent celles d’aujourd’hui.
Je n’ai pu m’empêcher de penser à quel point les hasards de l’ascendance nous définissent sans pour autant nous façonner entièrement. Les traumatismes, les absences, les disparitions, les exils, sont-ils transmis et encrés dans l’ADN ?
L’histoire personnelle du couple Lena et Aliocha m’a beaucoup touchée. Leur amour est un fil conducteur de leurs vies, qui ne cesse de les réunir malgré leurs errances individuelles. La quête du passé, du père, de l’identité, entamée par Lena pour aider Aliocha, fait écho aux folies identitaires qui ont mené à des violences innommables et continuent de gangréner l’Europe. Ce parallèle entre quête personnelle et constat universel, identité individuelle et identité des peuples confère au récit toute sa profondeur. Sommes-nous réellement définis par nos ancêtres ? Et à la fois, peut-on se construire sans eux ? Aliocha ne parvient pas à oublier l’absence de son père et surtout l’absence de réponse. Mais ceux qui, au contraire, sont trop certains de leur ascendance, de la réponse à la question « à quel peuple appartiens-tu ? » ont commis et commettent encore les pires atrocités au nom de cette filiation soi-disant sacrée.
J’ai apprécié le ton sincère et cinglant des Livres II et III, sur Lena et Aliocha. L’enchaînement des rencontres et des anecdotes, piochées à différents moments de la vie de la narratrice, peint un portrait intéressant et complet de l’intelligentsia européenne des années 70 à nos jours.
Quant au style narratif, la structure asymétrique procure une sensation d’errance dans le récit qui est agréable. La superposition des trois journaux au début, comme une base posée au récit, suivie de la vie de Lena qui incarne la continuité de ces histoires féminines, s’articulent de manière juste et pertinente. Je regrette simplement que les journaux de Liza, Irina et Grete ne soient pas plus fournis, j’aurais aimé connaître encore davantage les histoires de ces femmes, mais on ne réécrit pas l’histoire !
J’ai noté, par moment, quelques « maladresses » dans la syntaxe des phrases, au niveau de la construction. Quelques coquilles également, mais un style globalement presque parfait quand on sait que le français n’est pas la langue maternelle de l’auteur ! C’est impressionnant.

JeanneViguie, Babelio.










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