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Joseph Cimpaye
est né à Mugera en province de Gitega, Burundi (alors Ruanda-Urundi). Sorti du Groupe  scolaire d’Astrida comme technicien vétérinaire en 1951, il s’engage en politique dans l’ombre du Parti démocrate chrétien des fils du grand chef du Nord, P. Baranyanka, ce qui lui permet d’être nommé Premier ministre du gouvernement intérimaire en 1961. Accusé d’atteinte à la Sûreté de l’État en 1969, alors qu’il était chargé des Relations publiques à la société belge d’aviation SABENA, il est incarcéré. C’est pendant son séjour en prison qu’il écrit L’homme de ma colline. Il décède en 1972 au cours des événements sanglants qui secouent alors le Burundi.


Joseph Cimpaye

L'homme de ma colline
Illustration de couverture :
© Sarah Kaliski / doc. AML


L'HOMME DE MA COLLINE

Publié en coédition avec
Les Archives & Musée de la Littérature
sous la direction de Marc Quaghebeur

Logo-AML

Roman, 2013
154 pages
ISBN: 978-2-871680-68-0
18,00 EUR


Premier roman, resté inédit, de la littérature francophone du Burundi, L’homme de ma colline (1970) plonge son lecteur dans le « Ruanda-Urundi » colonial des années 30-40. On y découvre une civilisation rurale et une société coloniale en mutation, dont les contradictions s’inscrivent dans le destin tragique du héros, le jeune Benedikto. En butte aux tracasseries d’une hiérarchie locale corrompue, tyrannique et inféodée au colonisateur dont elle tire une prétendue légitimité, Benedikto, avec l’aide de sa famille, se débrouille comme il peut avant d’être obligé de fuir en Ouganda où l’attend un sort tragique. Une singulière lumière d’humanisme transcendant haines, lucre et prétention anime ces pages d’où se dégagent, dans une langue sans apprêt mais juste,  quelques figures émouvantes.





Extrait


« Elle n’était pas seule dans son jugement sur le personnage. Au sein de l’administration d’alors, monstre à deux têtes, où le colonial se juxtaposait au féodal en même temps qu’il le patronnait, le Kirongozi apparaissait à tous comme un épouvantail. Officieusement, il était l’adjoint du Sous-Chef, mais l’administration dirigée par les Blancs ne le reconnaissait pas et, par conséquent, ne le rétribuait pas. Il relevait donc de la seule autorité du Sous-Chef, qui le nommait suivant des critères flous, mais principalement basés sur le zèle du candidat à offrir des petits et grands cadeaux. Le Kirongozi restait donc essentiellement un courtisan du Sous-Chef avec tout ce que cela comporte de latitude. Mais en plus, il exerçait, pour le compte de  son suzerain, le rôle de planton-policier-régisseur, cette triple activité ayant pour  terrain d’application une circonscription bien déterminée : la sous-chefferie.  Il était bien entendu hors de propos pour l’heureux béné́ficiaire de ce sous-fief de troisième ordre de prétendre réclamer de son suzerain une rémunération  quelconque. Tout au contraire, il était vivement recommandé au Kirongozi  de maintenir, sinon d’intensifier, la cadence des offrandes afin de conserver ses fonctions. Ce qui était également sous-entendu, c’est la latitude laissée au  Kirongozi pour trouver quelque part la réparation de l’oubli de rémunération dont il était victime de la part des deux administrations. Il s’en tirait en pressurant  du mieux qu’il pouvait les contribuables de la sous-chefferie, une tactique peu commode étant donné le caractère hétérogène de la masse des administrés. Dès lors, pour parvenir à rentabiliser son métier, le Kirongozi devait adopter une attitude de caméléon, tantôt rampant, doux, ou lâche, tantôt tracassier, selon les cas. Toutes ces facettes composaient, en fin de compte, le portrait d’un monstrueux personnage, unanimement détesté. »



Ce qu'ils en ont dit


Le Burundi, raconté “de l’intérieur” par des auteurs de talent (l’histoire du gibier n’est pas la même que celle du chasseur…)

Comment les Africains, et plus particulièrement les citoyens du Rwanda et du Burundi ont ils vécu le fait colonial ? Comment ont ils ressenti la mise à l’écart d’Imana, le dieu unique qui garantissait l’équilibre de la société, vécu la dépréciation voire la négation de leur culture, le travestissement des relations interethniques devenues antagonistes, comment ont ils subi les corvées, les innombrables travaux obligatoires qui leur furent imposés au nom du « progrès » et «pour leur bien »…A vrai dire, l’histoire ayant été essentiellement écrite par les conquérants, les coloniaux et même les anthropologues venus du Nord, on ignore à peu près tout du « vécu » et des sentiments des populations concernées.
Pour cette seule raison, l’évocation du Burundi dans les années 50, puis durant le « génocide sélectif » des Hutus en 1972 telle qu’elle se dégage des romans de Joseph Cimpaye « L’homme de ma colline » et Aloys Misago « La descente aux enfers », mériterait déjà d’être saluée. Mais les quatre ouvrages publiés par Marc Quaghebeur, dont, en plus des deux précités, « Les années avalanche » et « La littérature française au Burundi » de Juvenal Ngorwanubusa feront date pour d’autres raisons encore : ces ouvrages révèlent, tout simplement, l’existence d’auteurs de grand talent dans des pays où l’éducation dispensée par les Belges demeurait cependant très lacunaire.
Le récit que livre Joseph Cimpaye, l’un des premiers intellectuels burundais, qui fut Premier ministre en 1961 est à la fois simple, attachant, et révélateur. Dans une langue ciselée à la perfection (et dont la métropole a depuis longtemps perdu la finesse de l’usage) l’auteur conte le destin tragique du jeune Benedikto, un « contribuable » de famille modeste, ou plutôt un « corvéable » à merci. Ne supportant plus les brûlures et les humiliations de la chicotte (le fouet utilisé par les administrateurs belges et leurs auxiliaires locaux) le jeune homme, comme tant d’autres de ses concitoyens décide de fuir et de tenter de rejoindre l’Ouganda. La vie y semble plus facile, même si les valeurs de la tradition sont érodées par le goût du lucre et l’emprise du commerce, mais l’aventure se terminera tragiquement.
Le récit est simple comme une épure, mais il se lit avec émotion, compassion et aussi avec remords car il décrit une société coloniale en mutation, où règnent l’arbitraire, le favoritisme, où les coutumes anciennes résistent mal aux nouvelles dispositions imposées par les Blancs et leur administration.
Publiés sous la responsabilité des Archives et Musée de la littérature dans la collection Papier blanc Encre noire, ces quatre ouvrages rédigés à la veille ou au lendemain des indépendances présentent un intérêt très actuel, car mesurer les souffrances du passé permet de mieux comprendre à la fois les tragédies de la décolonisation et les difficultés des dernières décennies. En outre, ces ouvrages représentent le chaînon qui manquait dans l’histoire de la littérature francophone d’Afrique centrale.

Le carnet de Colette Braeckman


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Coup de projecteur sur la - mince - littérature burundaise.

Les éditions M.E.O et Archives et Musée de la Littérature (de la Bibliothèque royale de Belgique) publient un essai sur la littérature burundaise en langue française, ainsi que le premier roman francophone de ce pays, "L’homme de ma colline".
L’auteur de cette anthologie critique s’interroge sur les causes de la "quasi inexistence du Burundi sur le plan littéraire" : la politique coloniale belge – "pas d’élite, pas de problème" ? L’indifférence des autorités traditionnelles pour la littérature ? La répugnance des élites burundaises à encenser l’œuvre belge ? Le manque de structures éditoriales ? La censure exercée par les régimes dictatoriaux post-indépendance ? Mais toutes valent aussi pour le Rwanda (sauf la deuxième) et le Congo, où la création littéraire fut bien plus abondante, note l’auteur sans trouver de réponse satisfaisante à la pauvreté littéraire du Burundi.
Raison de plus pour étudier ce qui existe – ce que fait l’auteur, passant de la littérature traditionaliste née à l’ombre des Pères Blancs, célébrant la vache ou recensant les proverbes qui reflètent la culture rurale burundaise, aux œuvres plus politiques qui virent le jour à la fin de la période coloniale ou après les massacres qui ont ensanglanté le Burundi indépendant.
Joseph Cimpayé, auteur du premier roman burundais, est précisément décédé en 1972, exécuté alors que débutent les sanglants événements que d’aucuns considèrent comme un génocide contre les Hutus de ce pays, même s’il n’a pas été reconnu officiellement comme tel.
"L’homme de ma colline" avait été écrit l’année précédant la disparition de l’auteur, alors que ce dernier effectuait une peine de prison pour "atteinte à la sûreté de l’État", alors aux mains d’une dictature militaire. Celui qui fut le premier Premier ministre du Burundi était, lors de sa première incarcération, chargé des relations publiques de la Sabena. Gracié à la mi-1971, il sera réarrêté le 2 mai 1972 et son exécution annoncée par la radio officielle, sans explication, quatre jours plus tard…
Le roman évoque les traditions rurales du Burundi des années 30 et l’émigration de paysans – coincés entre l’autorité des chefs traditionnels et celle des colons – vers l’Ouganda, recrutés par des passeurs à la recherche de main-d’œuvre bon marché. Premier roman francophone de ce pays, l’œuvre a été écrite dans un français qui entend garder sa "burundité" parce qu’il veut mettre en valeur la richesse de la culture locale. Sa rédaction achevée, le roman "n’a jamais pu être publié pour des raisons multiples", explique, en postface, le frère de Joseph Cimpaye. Voilà qui est fait, quarante ans après.

Marie-France Cros, La Libre Belgique



*

Joseph Cimpaye fut le premier Premier ministre du Burundi indépendant. Il se retira de la vie politique dès 1961 et se vit condamné en 1969 à cinq ans de prison au motif d’atteinte à la sûreté de l’Etat, puis libéré, avant de retrouver la prison pour être exécuté en 1972. C’est pendant son incarcération qu’il a écrit son unique roman, L’homme de ma colline. Il s’agit du premier roman de la littérature francophone du Burundi. Demeuré inédit, il se voit publié aujourd’hui grâce à une initiative des Archives du Musée de la Littérature dans le cadre des publications consacrées à l’Afrique centrale.
Quoique rédigé dans des circonstances douloureuses, le roman ne recèle pas d’amertume ou de rancune personnelle. Cimpaye raconte simplement une histoire banale pour les Barundi (habitants du Burundi), une histoire comme ils en vivent ou en connaissent tous, transmise par la tradition orale et transposée ici par écrit et en français afin d’élargir le champ des lecteurs et de faire découvrir ce pays cher à son cœur. Les événements sont situés au Burundi (appelé alors Urundi) de 1938 à la fin de la Seconde Guerre mondiale et nous présentent la vie et la culture des Barundi à l’époque coloniale, dans un pays fortement hiérarchisé, avec un monarque puissant, une cour royale, des chefs de clans, des chefs régionaux, tout un système féodal respecté par le colonisateur belge, qui s’est superposé à lui.
Dans ce système existe une main-d’œuvre abondante en la personne des M.A.V. (mâles adultes valides), taillables et corvéables à merci, qui se voient « recrutés » temporairement pour des travaux d’intérêt public et qui, à la moindre occasion, connaissent la chicote (fouet en peau d’hippopotame). Ils ne se révoltent pas, la soumission aux divers chefs et sous-chefs est de mise et tout le monde s’y plie. L’auteur nous présente ainsi le jeune Benedikto et sa famille, la mère veuve, le frère et la sœur plus jeunes, évoluant dans un monde rural traditionnel, avec ses valeurs de solidarité familiale, de sens des responsabilités, d’amitié et de fidélité. Un monde où la soumission résignée des uns va de paire avec l’oppression tyrannique des autres. Nous sont donnés à voir l’obséquiosité devant les dirigeants et l’attitude impitoyable envers les administrés, la corruption et les petits « cadeaux », la bière de sorgho qui coule à flots, les rituels à respecter en cas de visite, les fêtes où se côtoient le  peuple traditionnel, les « évolués » (qui parlent français avec les Européens), les notables et les Blancs…
Benedikto est amené à s’exiler en Ouganda pour échapper à la justice, qui le poursuit pour une peccadille (la disparition d’une pompe à vélo dont il avait la garde). L’Ouganda, sous domination anglaise, offre à ceux qui y travaillent des avantages que l’on n’a pas au Burundi : des rémunérations pour les tâches effectuées et une possibilité d’avancement. Les exilés s’en reviennent au pays avec des cadeaux pour la famille et les amis… mais en même temps, ils sont l’objet d’un certain mépris.
Par ce roman, l’auteur veut faire connaître son pays à travers une fiction mais il ne fait pas allusion au conflit ethnique Hutu-Tutsi, latent à l’époque concernée par le récit et qui n’a explosé qu’après l’indépendance et l’abolition de la monarchie. Il s’intéresse à la pauvreté, à l’ignorance, à l’injustice, plutôt qu’aux clivages ethniques, comme sources de difficultés potentielles pour le pays. Pourtant, sa seconde arrestation, survenue le 2 mai 1972 dans le cadre de la répression du soulèvement hutu du 29 avril 1972, lui sera fatale : il sera exécuté endéans les quelques jours…
Le roman a donc un aspect social plutôt que politique. C’est la vie quotidienne d’un peuple qui  nous est dévoilée. L’esprit de solidarité des Barundi, quand les amis et voisins font équipe pour bâtir la maison du futur marié en un temps record. Le sens des responsabilités, quand l’oncle de Benedikto, Rukundo (dont le nom signifie amour) se démène pour protéger son neveu. Mais aussi l’oppression acceptée par le peuple, la lenteur tranquille de la vie, les discussions où fourmillent les non-dits, les expressions imagées, les palabres, les « nous allons étudier le cas »… qui remettent à plus tard les décisions.
Nous découvrons peu à peu l’esprit burundais traduit pour nous en français. Mais les dialogues en français ne me semblent pas rendre vraiment la couleur du langage africain, chantant, modulé, dépaysant, fantaisiste. Or, dans un roman, les seuls éléments qui donnent  l’ambiance, ce sont les mots et leur musique. Le français n’est sûrement pas la langue idéale pour rendre l’âme de l’Afrique frémissante, vibrante, haute en couleur. Il est trop raisonnable pour rendre l’intensité émotionnelle. On ne transmue pas un esprit africain en langage européen. Les cultures sont trop différentes, enracinées dans des terreaux incompatibles. L’Afrique nous apparaît donc un peu voilée, habillée de nos sages mots occidentaux. Reste qu’à travers les mots, les descriptions de paysages, de fêtes, l’analyse des sentiments et des actions, cette relation de la vie quotidienne offre un charme indéniable. L’on prend plaisir à découvrir l’histoire du pays et de ses habitants, on se passionne pour le sort du jeune Benedikto obligé de s’exiler, et qui  ne rêve que de retour au pays.
Pour terminer, il faut citer la préface de Marc Quaghebeur, les témoignages de Jean-Marie Van Bol et Aloys Rwiyegura, ainsi que la postface de François Cimpaye (fils aîné de Joseph), qui nous donnent divers éclairages sur l’auteur et sur l’œuvre. Sans oublier l’album de photos de l’écrivain, qui achève de nous le rendre proche.

Isabelle Fable
, AREAW

« L’homme de ma colline » ouvre la voie au roman francophone au Burundi
Joseph Cimpaye écrit L’homme de ma colline en prison, en 1972. L’auteur du premier roman en français, au Burundi, sera par la suite exécuté.
Écrit il y a 40 ans et publié en 2012, le premier roman burundais de langue française se situe à l’époque coloniale, dans les années 30-40. Le roman évoque la dure réalité des contribuables qui, contraints à des travaux forcés par l’administration coloniale, sous l’œil complice des chefs locaux et de leurs auxiliaires Kirongozi, émigrent en Ouganda.
C’est notamment le destin tragique de Benedikto, le héros du roman et de ses compagnons d’infortune Buregeya et Kana. Accusés à tort de vol d’une pompe de vélo, par le sous-chef Masabo, ils sont obligés de quitter le pays au risque de périr sous une pluie de gifles et de coups de chicote. « Dans une atmosphère lourde de chagrin comparable à la préparation de la toilette d’un mort » (p.90), les jeunes partirent pour l’Ouganda… Ce monde merveilleux, où tout travail est rémunéré et où « l’argent se ramasse comme on glane les épis sur un champ gorgé de fumure. » (P.40)
Toutefois, la fin du roman est tragique. En effet, seuls Buregeya et Kana rentreront définitivement au pays, tandis que Benedikto meurt, probablement empoisonné par la femme aux mœurs légères qui était entrée dans sa vie.
Joseph Cimpaye est né à Mugera en Province de Gitega. Sorti du groupe scolaire d’Astrida comme technicien vétérinaire en 1951, il s’engage en politique dans l’ombre du Parti démocratique chrétien des fils du grand chef du Nord, Pierre Baranyanka, ce qui lui permet d’être nommé Premier ministre du gouvernement intérimaire en 1961. Accusé d’atteinte à la sûreté de l’Etat en 1969, alors qu’il était chargé des Relations publiques à la société belge d’aviation Sabena, il est incarcéré. Pendant son séjour en prison, il écrit L’homme de ma colline. Il décède en 1972 suite aux événements sanglants qui secouent alors le Burundi.
Loin d’être un carnet de prison, l’ouvrage étonne par la beauté de ses textes, et le style tantôt poétique, tantôt théâtrale : « Au firmament d’un soir assez dense, scintillaient quelques étoiles dont la rareté conférait une plus-value à l’éclat avec lequel elles brillaient » (P.32)
Dans des expressions transposées directement du Kirundi, l’auteur met en valeur la richesse de la culture burundaise : « Le maître a d’ailleurs reconnu votre doigt » ; « les autorités ont œil qui voit loin » ; « un enfant d’hier » …
L’homme de ma colline se laisse parcourir presque sans effort et avec émotion. « Une singulière lumière d’humanisme transcendant haines, lucre et prétention anime par ailleurs ces pages d’où se dégage, dans une langue sans apprêt mais juste, quelques figures inoubliables », peut on lire sous la plume de l’éditeur dans la 4ème de couverture.

Iwacu – La Voix du Burundi.




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