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« À cet écrivain (N.B. Charles De Coster), mort prématurément, succéda Camille Lemonnier, qui recueillit la lourde tâche et le triste héritage des premiers combattants : l’ingratitude et la désillusion. C’est encore un héros que ce fier et noble caractère. Soldat du premier au dernier jour, il a lutté sans trêve, depuis quarante ans, pour la grandeur de la Belgique ; il a écrit livre sur livre, créé, travaillé, jeté des appels, renversé des barrières. Il n’a point connu le repos jusqu’à ce que Paris et l’Europe n’attachassent plus au qualificatif “belge” la signification dédaigneuse de “provincial”, jusqu’à ce qu’il devint enfin, comme jadis le nom de “gueux”, d’un vocable honteux, un véritable titre d’honneur. Intrépide, jamais découragé par l’insuccès, cet homme merveilleux a chanté son pays, les champs, les mines, les villes, ses compatriotes, les garçons et les filles au sang bouillant et prompt à la colère. Il a chanté l’ardent désir qu’il éprouvait d’une religion plus claire, plus libre, plus vaste, où notre âme se trouverait en communion plus directe avec la grande Nature. Avec la débauche de couleurs de son auguste ancêtre Rubens, dont la sensualité joyeuse faisait de la moindre chose une fête perpétuelle et jouissait de la vie comme d’une éternelle nouveauté, Camille Lemonnier a su peindre en prodigue toute vitalité, toute ardeur, toute abondance. »
Stefan Zweig, Émile Verhaeren, 1910



Camille Lemonnier


Lemonnier-florilège


Un siècle déjà… Camille Lemonnier

Florilège de textes



208 pages
ISBN: 978-2-930702-59-9

18,00 EUR


Camille Lemonnier : 23 mars 1844 – 13 juin 1913.
Comment ne pas répondre à l’appel de ce double 13 pour célébrer le centième anniversaire de sa mort ?
Ainsi naquit, à l’Association des Écrivains belges de Langue française, l’idée des 13 Jeudis Lemonnier, au cours desquels on a pu entendre – au sens propre du terme – différentes facettes de l’écriture du Maréchal des Lettres belges. Conçues comme des lectures-spectacles, les soirées ont été animées par des comédiens et des musiciens, professionnels ou élèves des conservatoires de Bruxelles et de Mons.
Le choix des œuvres s’est voulu le plus large possible, depuis le célèbre Mâle jusqu’à des contes ou récits un peu oubliés ou tout à fait tombés aux oubliettes. Injustement.
Injustement, oui. Car Lemonnier est d’une modernité confondante. L’amour, les classes sociales, la religion, l’art, la femme, sans oublier la condition de l’écrivain et notre petite Belgique : tout sujet passé sous sa plume résonne encore, plein de questions et de découvertes, à nos oreilles d’aujourd’hui.
Ce livre ne se veut pas le reflet exhaustif des Jeudis mais propose un large panel des textes qui y furent lus, joués et chantés. Les romans disponibles en éditions actuelles (Un Mâle, Happe-Chair, La Fin des Bourgeois) ne sont pas repris ; nous avons préféré offrir au lecteur des textes moins accessibles ou vraiment introuvables.
Bonne lecture et bonnes découvertes.

Jean-Pierre Dopagne,
Président de l’Association des Écrivains belges
de Langue française.

                             

Extrait

Ce fut, en Belgique, une ivresse de littérature : on pilla les firmes connues ; on saccagea le Parnasse ; on eut toutes les mentalités ; on s’adapta toutes les formes de la sensibilité littéraire ; l’autre, l’humaine et la vraie, n’avait point cours encore. Il y eut des kermesses de rhétorique où des ménétriers furieusement raclaient du violon comme dans une ducasse de Rubens ; il y eut des jardins de ris et de grâces où on guitarisa comme chez Watteau ; et quelques-uns avec maniérisme jouaient d’anciens airs très doux sur des clavecins. Par toutes les bondes jaillissait l’âme poétique si longtemps comprimée. Un moût ardent travaillait, bouillonnait pour les décisives cuvées.
J’aime arrêter ma pensée sur ces souvenirs. Aucun pays peut-être n’offre un exemple plus émouvant de jeunes hommes faisant à l’art le sacrifice de leur vie. Sans éditeurs, sans argent, sans public, sans journaux, décriés ou ignorés, ils rimaient et faisaient des livres. Le gouvernement, lui, restait froid : il lui arriva cependant une fois de donner trois cents francs comme encouragement à Émile Verhaeren.
Il ne recommença plus ; mais il y avait à cela une raison. La direction des Lettres ressortissait, en ce temps encore, au ministère de l’Agriculture et on n’avait jamais assez d’argent pour les porcs et les étalons. D’ailleurs un ministre, chef de ce département, s’expliqua là-dessus un jour, catégoriquement. « On vivait de bonne soupe et non de beau langage », déclara cet esprit positif. Le budget des Belles-Lettres est aujourd’hui détaché de celui de l’Agriculture ; mais on a ajouté à ce dernier le budget des Beaux-Arts. Quand un artiste va trouver le ministre, invariablement celui-ci, galant homme, demande en souriant si c’est pour le bétail primé ou pour une commande de tableaux.


*

La littérature n’étant en Belgique ni une profession ni, encore moins, une situation, on ajoute une page à une autre, le soir, sous la lampe qui éclaire le cercle de la famille, comme on peut.
Le livre terminé, il faut bien se résigner à le faire imprimer soi-même. Il n’y a guère d’éditeurs : il n’y a que des firmes qu’il faut acheter. La petite épargne du ménage y passe ; quand elle fait défaut, c’est la femme qui se privera d’une robe, le boucher qui attendra, ou le boulanger, ou le propriétaire. Et tout de même, à la fin, le bouquin paraît. Les revues, trois ou quatre journaux font des articles. On sait qu’on peut toujours compter sur Picard au Périple, Gilbert à la Revue générale, Dumont-Wilden au Petit Bleu, Solvay au Soir, Rency à L’Art moderne, Gilbart à la Meuse, Paul André à la Flandre libérale. Avec de la chance, il est possible de vendre jusqu’à 150 exemplaires. Un auteur connu en vend 250 à 300 : c’est l’exception. Le surplus du tirage passe aux amis, qui, naturellement, n’achètent jamais. Et voilà la gloire.
(…)

En réalité, la vie littéraire n’existe pas en Belgique : on y fait des livres, en sachant qu’on ne sera pas lu. Il y a là une certaine beauté d’orgueil fier et mélancolique. Le libraire, lui, se désintéresse. Sa vitrine n’est déjà pas trop grande pour tout ce qui se publie à Paris. Et les années se passent : on a une petite bibliothèque où on range ses « premières éditions » avec l’espoir qu’un jour on pourra en tirer une seconde ; mais rien ne vient, ni les tirages, ni l’argent, ni le renom. La littérature est un grand columbarium où les auteurs ont, vivants, leur épitaphe. Si encore les journaux vous prenaient votre copie ! Mais les journaux ont bien assez déjà de tout ce que leurs traités avec Calmann Lévy ou les Gens de Lettres leur permettent de reproduire. À l’époque du renouvellement de l’abonnement, la plupart déclarent qu’ils « ne reculeront devant aucun sacrifice », et ils annoncent la collaboration des plus grands noms de la littérature française.
Dans de telles conditions, les écrivains de Belgique qui donneraient bien leurs romans pour rien ne parviennent pas même à être publiés. S’ils se plaignent aux directeurs, ceux-ci remuent doucement les épaules et disent : « Qu’y faire ? Il faut bien utiliser nos traités ! » L’écrivain aussi hausse les épaules et dit comme eux : « Qu’y faire ? »
La vie, en Belgique, est faite d’acceptations comme celle-là. Tous les dimanches, au Marché aux oiseaux, sur la grand’place de Bruxelles, qu’il y ait des amateurs ou pas, par centaines les pinsons tirelirent dans leurs petits logis. C’est le cas pour les pauvres auteurs : ils filent leurs airs de flûte et de violon, qu’on les lise ou qu’on ne les lise pas.

                             

Ce qu'ils en ont dit

La presse n'a guère répercuté, hélas, l'hommage aussi important que diversifié rendu à Lemonnier par l’Association des écrivains belges de langue française (AEB) tout au long de l’année dernière. Nous avons expliqué précédemment dans ces colonnes ce qui unissait IAEB à Camille Lemonnier (voir Hier, aujourd'hui. Lettres françaises de Belgique, in Revue de la presse périodique, n° 66, mai 2013, pp. 44-47). On conçoit que, dès lors, l'Association ait tenu à honorer de façon soutenue l'écrivain décédé cent ans auparavant. Son président,
le dramaturge Jean-Pierre Dopagne, a été l'artisan convaincu et passionné de cette entreprise.
Comment cet hommage s'est-il matérialisé ?
En décembre 2012, l’AEB réédite une carte double représentant Camille Lemonnier peint par Alfred Stevens et la met en vente auprès de ses membres. La revue trimestrielle Nos Lettres réserve plus de la moitié de son numéro de mars 2013 à l’auteur de Un mâle et de Happe-chair. Les illustrations sont extraites des manuscrits et des carnets de croquis de Lemonnier – car celui que l'on connaît surtout comme romancier peignait et dessinait avec beaucoup de finesse. Parmi les textes retenus pour cette publication figurent des pages pleines de charme et d'émotion souriante de Marie Lemonnier, fille de Camille. ainsi que l'étude La chasse au poulpican : le lexique de Camille Lemonnier, publiée voici vingt ans par Albert Doppagne qui fut, jusqu'à sa mort survenue en 2003, un membre actif de l'AJPBE.
Mais l'AEB n'opte pas uniquement pour l'hommage écrit. Elle rend aussi l'écrivain vivant par la parole au cours des « Jeudis Lemonnier » : treize soirées thématiques, conçues comme des lectures-spectacles, où des comédiens, des professeurs et des étudiants du Conservatoire de Bruxelles sous la direction de Jacques Neefs lisent, disent, jouent des pages de l'écrivain ou des commentaires qui le concernent. Ces treize « Jeudis » –  Lemonnier est mort le 13 juin 1913 – se tiennent pour la plupart à la Maison des écrivains (chaussée de Wavre, 150 à 1050 Ixelles), mais aussi au Petit Théâtre Mercelis (rue Mercelis, 13, 1050 Ixelles), avec le soutien de la Commune d'Ixelles. Ils s'échelonnent du 2 mai au 12 décembre. L'affichette qui les annonce est réalisée par Nicolas Dandois, infographiste et auteur de bandes dessinées (cf. En noir et blanc et La Corse, dans la Revue de la presse périodique, n° 61 et n° 63). Ces soirées permettent de (re)découvrir treize facettes de Lemonnier à travers des œuvres majeures et d'autres moins connues, voire ignorées. Se succèdent ainsi les lectures-spectacles réservées aux livres ou aux thèmes suivants : Une vie d'écrivain (que complètent en voix alternées, des extraits du texte écrit par sa fille Marie en 1944-45), La fin des bourgeois. Contes, jouets et fantaisies, Un mâle, « Liberté, censure, procès », « Femmes, fautes, fatalité ». Happe-chair (interprété de façon saisissante au Petit Théâtre Mercelis), « Lemonnier critique d'art. Autour de Rops et de la peinture ». La soirée « Autour du Mort. Roman, théâtre, pantomime » était conçue par Jacques Goyens. Place à la musique pour le « jeudi » suivant où Piet Lincken interprète des compositions musicales que lui a inspirées le roman Un mâle. Retour au texte pour les dernières soirées : L'hallali, « Lemonnier et la Belgique. Notre pays, hier... et aujourd'hui » et, pour clôturer cet ensemble, au Petit Théâtre Mercelis, une « soirée surprise » dont Jean-Pierre Dopagne déroule le fil rouge par des échanges avec les comédiens, mettant en valeur l’étonnante actualité de Lemonnier au XXIe siècle. On a le plaisir de réentendre un choix significatif des textes lus au cours des diverses soirées, ainsi que des chansons interprétées par Marie-Laure Brossolasco. Puis vient la « surprise », révélée par le président de IAEB : la réalisation d'un disque compact des chansons (Marie-Laure Brossolasco et la pianiste Marie Datcharry) et la publication d'un « livre souvenir » par les éditions M.E.O.
En effet, séduit par la perspective des « Jeudis Lemonnier », le romancier Gérard Adam, qui dirige les éditions M.E.O., a suivi toutes les séances avec le plus grand intérêt et décidé de publier un florilège des textes interprétés – « florilège », car n'ont pas été retenus les romans dont on peut acquérir aisément une réédition, comme Un mâle, Happe-chair, La fin des bourgeois.
Grâce à Gérard Adam et à sa maison d'édition, les « Jeudis Lemonnier » vivront bien plus que le temps de treize soirées. Un siècle déjà... Camille Lemonnier, Florilège, les prolonge, les garde présentes. L'ouvrage s'accompagne d'une introduction par Jean-Pierre Dopagne ainsi que d'une belle préface de Michel Otten, professeur émérite de l'UCL, qui constitue une synthèse de ces manifestations. Les noms de celles et ceux qui les ont réalisées figurent en fin de volume. (…)
« Ce sont les petites maisons du souvenir dont, à mesure, je vais ouvrir ici les portes [...] ». Ainsi débute l'autobiographie Une vie d'écrivain. dont Camille Lemonnier entreprend la rédaction en 1911. Le florilège Un siècle déjà... Camille Lemonnier, édité par M.E.O., nous permet de reparcourir, chaque fois que nous le voulons, ces lieux de notre mémoire littéraire.

Claire Anne Magnès, Revue de la presse périodique.





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