Bouton
Retour au catalogue


Émile Eadie
Né à Fort-de-France en 1935, diplômé de l’ancienne Faculté des Sciences de Bordeaux, professeur de Sciences au Lycée Joseph Gaillard, à Fort-de-France, puis à l’École normale de la Martinique, docteur en Histoire des techniques puis en Histoire, Émile Eadie est l’auteur de nombreuses publications historiques. Des actes de colloques ont par ailleurs été publiés sous sa direction : La Route du sucre (Ibis rouge, 2000) et L’Esclavage de l’Africain en Amérique du XVIe au XIXe siècle : les Héritages (Presses universitaires de Perpignan, 2011).



Man Dlo
Illustration de couverture :
© Sarah Kaliski / doc. AML


MAN DLO

Publié en coédition avec
Les Archives & Musée de la Littérature
sous la direction de Marc Quaghebeur

Logo-AML

Récit mythologique, 2013
172 pages
ISBN: 978-2-87168-074-1
18,00 EUR

Préface de Samia Kassab - Charfi

Dans la mythologie des Antilles, dans ce sacré recomposé où bestiaire fantastique et figures tutélaires des Ancêtres se côtoient, le mythème de Man Dlo occupe une place à part. Héritées des Afriques originelles, génies des forêts et des eaux, êtres surnaturels protecteurs et pourvoyeurs de grandes consciences, les Man Dlo sont Femmes. Cette féminité les rend mères, non seulement de l’ensemble de la communauté, si longue à trouver la densité heureuse de son rassemblement, mais aussi de chaque morceau, chaque arbuste, chaque puissance aquatique – faune ou flore – qui vit au cœur des règnes humides où commence l’immémoriale Vie.
Émile Eadie, physicien mais aussi historien, spécialiste de l’Histoire des Antilles, ouvre ici la Porte des Allégories et rend un hommage constant, inquiet, questionnant et curieux, au mythe féminin qui sous-tend l’Homme. L’invention verbale, la constante vigilance à dire qu’il existe une visibilité – et une lisibilité – nègre du monde, mais aussi la confrontation de cette visibilité, cette lisibilité avec d’autres – Man Dlo ne rencontre-t-elle pas Gandhi ? – font de ce livre à la fois poétique et mythologique une puissante introduction créole au monde.
(Extrait de la préface).





Extrait


L’eau de la rivière fouille la terre pour d’abord se faire une couche. Elle se met ensuite au travail pour réduire le rocher, en utilisant ses fractures, pour polir les roches comme l’ébéniste polit le meuble avant de le vernir. Elle choisit une couche dure pour courir plus vite la pente et ne pas se perdre dans la soif des terres. Elle veut garder son énergie pour construire ses méandres dans les plates terres avant de toucher la mer. Elle veut garder son énergie pour fouiller les bandes de terre tendres, friables et faire sa rive basse. Elle veut garder son énergie pour prendre d’assaut à coups de boutoir, les couches dures, rocheuses où elle installe sa rive haute. Elle profite des grosses eaux et des eaux moins grosses, ou maigres, pour poursuivre différemment son travail, mais elle est tenace, acharnée comme un cantonnier qui n’a qu’une pioche pour creuser une avenue dans le sol très dur face au soleil de midi.
Il faut qu’elle descende à la mer comme on descend au marché le samedi à Port-au-Prince ou à Sainte-Lucie, comme à Fort-de-France. Comme aussi la musique des flûtes descend des mornes, descend dans les corps.

*

Aussi Man Dlo a voulu savoir, avant que vienne le temps de l’À-Venir, ce qui pourrait se passer, se bâtir. Elle s’en fut trouver un grand Noir qui voyait au loin. Son nom était Marcus Garvey. Marcus Garvey avait beaucoup voyagé dans les pays nègres et compris leur sagesse.
C’était un grand Jamaïcain qui avait quitté son pays à l’âge de vingt ans pour connaître l’Angleterre. Il étudia les écrits parlant des Nègres dans le monde, en Afrique, en Égypte aussi. L’Égypte l’a frappé. L’Égypte a beaucoup frappé son intelligence, sa mémoire aussi. Marcus Garvey a rencontré Man Dlo à Assouan, là où il y a maintenant un barrage colossal. Il faut méditer ce qu’il Lui a dit.
« Vous verrez ce que je vais vous dire. Les Nègres ont leurs racines ici. Une plante, lorsqu’on l’arrache de son sol, laisse des racines. Mais elle ne perd pas toutes ses racines. Elle en apporte avec elle. Faites l’expérience, vous verrez par vous-même. Il ne faut jamais écouter ce que l’on vous dit sans vouloir vérifier. Elle emporte des racines avec elle. On peut, grâce à cela, la planter ailleurs. La changer de sol. Combien de plantes ont été introduites aux Antilles ! Regardez la canne et ce que je vous dis. La canne a été introduite aux Antilles, en Amérique. La canne à sucre est une plante de l’Inde. Les Nègres ont dû venir en Amérique planter et couper la canne. Comme la canne ils ont amené avec eux une partie de leurs racines. Elles sont à naître aussi de la matière vivante. La canne et le Nègre sont du milieu tropical ; transplantés en milieu tropical les deux font souche. Le terroir volcanique, dynamique, s’y prête de bon cœur. Les Nègres se sont occupés du coton en Amérique. Les Nègres sont plus durs que canne et coton. Ils survivront à la canne et au coton, même si des pans d’eux-mêmes disparaissent dans la nuit de la non-existence et de la non-manifestation de soi. Et puis je dis ceci encore, avant de faire une pause : les choses sont partagées et bien partagées. Là où il fait froid, la betterave à sucre doit donner le sucre à l’homme.
Les hommes du monde doivent maintenant reconnaître que la nature est l’arbitre de ce partage. Ils doivent cesser de se détruire, pour que l’un soit l’esclave de l’autre et vendre le sucre qu’il produit. Que l’humanité remplace le commerce d’argent. Les cités nègres pourront renaître, retrouver leur floraison et faire profiter de leur génie créateur les pays de tous les continents. Les Nègres auront alors de plus beaux enfants. »




Ce qu'ils en ont dit








Bouton
Retour au catalogue