Avec ce récit de vie, Marie Niyonteze, Belge d'origine rwandaise, publie son premier ouvrage. | ||
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![]() | Retour à muganza Récit d'un avant-génocide 2011 ISBN: 978-2-930333-40-3 15 EUR Un témoignage de plus sur le génocide rwandais ? N’en avons-nous pas pléthore ? Que peut-il apporter que nous ne croyions savoir ? Certes, comme pour la Shoah, comme pour le génocide arménien, il est essentiel d’entretenir la flamme du souvenir dans notre monde où la ronde infernale des atrocités les chasse aussitôt des mémoires. Mais surtout, le récit de Marie Niyonteze nous prouve que ce génocide était prévisible, qu’une répétition générale avait eu lieu quatre ans auparavant, lors de la première incursion du FPR. Cadre dans une entreprise belgo-rwandaise, Marie Niyonteze a été arrêtée en 1990 pour le simple motif d’être tutsie. Elle ne doit la vie, et celle, provisoire hélas, de son bébé né en prison, qu’à un enfilement de chances. Chance que n’aura pas un de ses frères. Et quatre ans plus tard, alors qu’elle a obtenu l’asile en Belgique, toute sa famille, dont un de ses enfants resté au pays, sera massacrée durant le génocide. Dès que possible, au risque de perdre son droit d'asile fraîchement acquis, Marie Niyonteze retourne clandestinement au Rwanda. Elle ne pourra survivre sans avoir retrouvé les dépouilles de ses proches et leur avoir donné une sépulture selon la tradition. Ce retour, avec les souvenirs qu’il éveille, est au cœur du récit. Puis, accompli ce devoir impérieux, il faut reprendre pied : « Seule, en accord avec moi-même, j’ai donc décidé de vivre malgré tout, ma propre vie, afin de conserver votre mémoire, à vous qu’on a privés de vie. » Ce récit bouleversant, bien qu’écrit dans une langue très sobre, sans l’ombre d’un pathos inutile, offre une leçon de courage et de dignité, mais aussi de lucidité, qui se refuse à étouffer sous une magnanimité feinte les souffrances et les révoltes. « Ce n’est pas que je ne veuille pas pardonner, mais je ne trouve pas le pardon en moi (…) J’essaie seulement d’être sans haine. » | |
| L'ouvrage sera disponible en librairie dès le 2 mai 2011. Il peut déjà être commandé sur ce site | ||
Extraits De
la route principale jusqu'à la maison, il y a une allée d’environ trois
cents mètres. J’avance en traînant les pieds alors que je devrais
voler, j’avance comme un robot, j’avance la gorge serrée, mais
j’avance, j’entends les cris d’agonie des miens. Les herbes ont poussé. L’allée est devenue sauvage. De mes mains, si longtemps je l’ai entretenue. Elle me parle et je hurle en moi-même. J’ai pris cette allée toute mon enfance, quand je rentrais de l’école, pour jouer pendant les vacances… La végétation a tout envahi. Au milieu de la cour pleine de gravats, les eucalyptus ont poussé, les fleurs que j’arrosais, enfant, que je soignais de mes mains, sont devenues exubérantes, comme si elles me narguaient, la clôture en cyprès atteint plusieurs mètres. La maison n’est plus qu’une « itongo », une ruine. Quelques restes de murs tiennent à peine debout. Portes et tuiles ont été emportées. Il n’y a plus d’étable, les clapiers ont disparu. Où sont les miens ? Ma famille, qui m’accueillait à chaque retour ? Mon père, qui me pressait contre lui. Ma mère, qui me serrait dans ses bras. Mes frères, mes sœurs, qui sautaient de joie. Rien, rien, que ce silence de mort. La maison de mon frère Calixte, cinq cents mètres plus bas, est dans le même état. Où est mon frère ? Où est Grace, sa femme ? Où sont tous mes neveux ? La maison de mon frère Silas, achevée, mais pas encore occupée, est elle aussi détruite. Aucune larme ne coule, Je regarde seulement, la gorge atrocement serrée. J’ai longtemps écouté les voisins raconter la mort des miens. Écouté, sans interrompre, le supplice de chacun, de la main d’autres voisins, qui jusqu’alors avaient fréquenté notre maison. Des voisins qui venaient boire la bière chez nous. Voisins dont ma mère était la marraine d’un enfant. Voisins dont les enfants étaient nos copains et copines, à Vénuste, Béatrice et moi. Voisins dont les enfants venaient parfois loger à la maison. Célestin, de chez Mayira, le meilleur ami de mon frère Calixte. Ils partageaient tout. Pour lui prouver son amitié, il lui a tiré une balle dans la tête. Ma sœur Judith a été tuée en même temps que son mari, ses enfants, tous les membres de sa belle-famille. Mon frère Vénuste a subi une interminable agonie. Ma sœur Béatrice alors à l’internat a été tuée entre Butare et Muganza. On me raconte qu’on a vu sa chaînette et ses lunettes sur un Interahamwe… Je me force à entendre le trajet de chacun jusqu’à sa fin. Dans d’horribles souffrances… Après avoir été dépouillé de tout, jusque de ses habits… Avoir subi les pires humiliations… ». * Le 1er novembre, vers 4 h, je ressens les premières douleurs de l’accouchement. D’abord vagues, puis de plus en plus nettes. Je suis affreusement angoissée, au bord de la panique. Dès qu’elles ont entendu l’ouverture de la prison, mes copines se mettent à tambouriner sur la porte de notre cellule et hurler au secours. Après un très long temps, un gardien arrive pour voir ce qui se passe. Bientôt, le directeur Sukiranya se tient devant nous. Il me demande si c’est le moment. Je réponds que oui. Il me fait signe de le suivre et le gardien referme la porte. Je n’ai ni pagne, ni sac, ni papiers, juste mon gros ventre et une robe de grossesse. Dans le bureau, on me met les mains derrière le dos et me passe les menottes. L’hôpital de Ruhengeri est à cinq cents mètres de la prison, mais il faut compter un kilomètre avec les allées et les couloirs des services. Je suis escortée par deux militaires en armes et Sukiranya en personne, qui n’arrête pas de me parler. – Tu crois que c’est pour quand ? – J’en sais rien. Je suis une curiosité pour tous ceux que nous croisons : « T’as vu ça, Ngulinzira, une inkotanyi enceinte ! – Venez tous voir ! » Plus nous avançons, plus la foule des curieux augmente. J’ai la gorge nouée, je ne parviens plus à penser. À la maternité, une infirmière accoucheuse m’examine en priorité. Elle m’installe avec gentillesse dans une chambre à un lit. Devant la porte, une chaise et un militaire. Un autre, armé, dans un coin de la chambre. Il ne me parle pas, on attend dans un silence sourd. Je crois que cette attente aura été plus longue pour eux que pour moi. Sur ce lit d’hôpital, je trouve un peu de confort. De temps en temps je m’assoupis, m’efforçant d’oublier que je suis là pour accoucher en vitesse. Vers dix heures, j’entends à travers la porte la voix de Sukiranya : « Ça y est ? – Non, chef ! – C’est encore une de leurs ruses ! Gare à vous si elle s’échappe ! Si elle n’a pas accouché à quinze heures, prévenez-moi ! – Oui , Chef ! » Vers 14 h 30, une infirmière qui a suivi la discussion m’injecte une solution saline et la poche des eaux se rompt. Je suis conduite en salle d’accouchement. Patrick sera là au retour de Sukiranya. Il m’ordonne aussitôt de me préparer. Vers 17 h, mon bébé dans les bras, je remarche jusqu’à la prison, où les copines m’accueillent avec un mélange de larmes et de joie. La porte refermée, elles se collent aux murs pour donner un maximum d’air à Patrick et le prennent dans les bras chacune à leur tour afin de me soulager. Toutes se mettent à me sermonner : il faut que j’aie du lait pour que cet enfant vive ! La bouillie de sorgho sans sucre, que j’ai refusée deux jours avant, je me force à l’avaler, d’abord en me pinçant le nez, les yeux fermés. Puis je les ouvre. Les haricots rouges non salés, je les mets en bouche, les mâche, les recrache. Puis j’avale un tout petit peu. Finalement, j’en redemande. J’ai du lait. Patrick tète. Mais il fait atrocement chaud dans ce local où nous sommes agglutinées les unes contre les autres, il n’y a pas d’aération, l’odeur de transpiration et d’urine est fétide. Nous sommes perpétuellement en butte aux insultes et aux menaces des prisonniers de droits communs, à leurs chants contre les Inkotanyi et Fred Rwigema, le chef du FPR, qui a été tué au second jour des combats. Tout cela noue la gorge, nous sommes sous l’emprise de l’angoisse, comment un nouveau-né va-t-il pouvoir survivre dans une telle atmosphère ? |
Ce qu'ils en ont dit | ||
Le 21 mai, présentation par Luc Baba à la librairie "Entre-temps" de l'ASBL "Barricades" à Liège Première partie : interview Deuxième partie : débat * | ||
| Le 11 septembre, sur les ondes de Radio-Campus, l'émission "Sous l'arbre à palabre" a été consacrée à "Retour à Muganza". | ||
* Article paru dans "Le Courrier de l'Escaut" ("L'Avenir") ![]() | ||
* Article paru dans "La Dernière Heure" ![]() Une
histoire touchante, émouvante, qu'elle raconte dans son bouquin comme
dans la vie avec humilité. Marie Niyonteze vit au Rwanda avec sa
famille, suit de brillantes études et devient cadre dans une entreprise
belgo-rwandaise. Sans la moindre raison, mis à part celle d'être
tutsie, elle se retrouve du jour au lendemain, en 1990, derrière les
barreaux. Elle ne doit la vie qu'à la chance. EN PRISON, elle donne naissance à un enfant puis obtient l'asile en Belgique. C'est de chez nous qu'elle vivra le génocide de 1994 dans lequel elle perdra à la fois son fils, son frère et toute sa famille, massacrée. "En 1996, elle décide de retourner secrètement au Rwanda", explique Alain Bonnet, de la librairie Decalonne, qui a lu son livre autobiographique et qui animera la rencontre avec l'auteure ce samedi. "Elle a besoin de retrouver les dé- pouilles de ses proches et de les enterrer pour pouvoir continuer à vivre, à survivre". CEST DANS LA MÉMOIRE des siens qu'elle puisera le courage d'avancer. "Seule, en accord avec moi-même, j'ai donc décidé de vivre malgré tout, ma propre vie, afin de conserver votre mémoire, à vous qu'on a privés de vie", écrit-elle dans son livre. Marie Niyonteze, c'est une leçon de courage et de dignité, mais aussi de lucidité, qui se refuse à étouffer les souffrance et ls révoltes. "Ce n'est pas que Je ne veuille pas pardonner, mais je ne trouve pas le pardon en moi [...] 'essaie seulement d'être sans haine". Un parrdon d'autant plus difficile qu'elle connaît les bourreaux de sa famille, qui ne sont autres que ses voisins, ses amis avec lesquels elle jouait alors qu'elle n'était qu'une enfant. Vingt ans plus tard, elle éprouve le besoin d'écrire son histoire. Son livre, intitulé « Retour à Muganza,, récit d'un avant-génocide », est publié en 2011. Un témoignage d'une centaine de pages, sobre et incroyablement humain, à l'image de cette femme rwandaise. Sibylle Dekeyser | ||
* Interview paru dans "Igihe" ![]() Le
21 Novembre dernier, après la sortie du livre intitulé « Retour à
Muganza » sur le génocide perpétré contre les Tutsis au Rwanda, le
correspondant d’IGIHE.com en Belgique, Aimable Karirima Ngarambe, a
interviewé l’auteur de ce récit tragique et vécu, Marie Niyonteze. IGIHE.com : Pouvez-vous vous présenter en quelques mots à nos lecteurs ? Marie N : Je m’appelle Marie Niyonteze, Je suis née à Muganza dans l’ancienne préfecture de Butare (Province du sud) au Rwanda en Octobre 1964. Naturalisée belge, je travaille dans la fonction publique belge, mariée et mère de deux enfants. IGIHE.com : Comment cela se fait-il que vous vous êtes retrouvée en Belgique ? Marie N : C’est en Mai 1993 que j’ai dû fuir le Rwanda, suite à une période de galère depuis le 1er octobre 1990. Et depuis, Je comptais sur les collègues et les amis belges avec qui je travaillais pour obtenir l’asile politique d’abord, puis la nationalité belge et une alliance par le mariage ensuite. IGIHE.com : Quelles sont les raisons pour lesquelles vous avez été emprisonnée en 1990 ? Marie N : Mon emprisonnement n’a d’autres raisons que parce que je suis née tutsie, que j’avais la mention de mon ethnie sur ma carte d’identité nationale, que je suis originaire de Butare, et que je travaillais à Ruhengeri au Nord du pays au moment de l’entrée du FPR après les accords d’Arusha. IGIHE.com : Après cette atroce expérience, comment arrivez-vous à la supporter ? Marie N : Supporter… je vis plutôt avec ! Je le fais pour l’amour de mes parents, pour ma famille, pour la vie et le respect de celle-ci, pour mes enfants, pour mes amis. Malgré l’absence physique, ma famille décimée à Muganza reste l’essence de ce que je suis, puis il y a la magie des rencontres… IGIHE.com : Comment vous est venue l’idée d’écrire ce récit ? Marie N : C’est un récit de mémoire, pour que toute personne, qui aura l’occasion de poser les yeux sur ces lignes, puisse comprendre ce qui s’est passé et ne pas oublier. C’est une démarche thérapeutique. C’est déjà dur de perdre un membre d’une famille, mais être coupée de la vie familiale, rester solitaire dans un monde qui tourne malgré l’absence des vôtres est lourd à porter. C’est une démarche de survie et j’ai eu la chance de croiser Gérard ADAM et grâce à lui, je suis passée de l’état de rescapée à celui de survivante. C’est une démarche de devoir de survivante. Par ce récit, j’ai voulu donner une sépulture sur papier aux membres de ma famille dont je n’ai pas pu trouver les corps. Mon frère Calixte a été tué par son ami hutu Habiyambere Célestin loin de sa maison, les os de ma mère ont rejoint les autres au mémorial de Mugombwa… IGIHE.com : Quelle message libre aimeriez-vous faire passer à vos lecteurs ? Marie N : Ne pas oublier : lutter contre l’indifférence. Se battre pour la justice pour que les générations avenir ne soient plus jamais menacées. Je pense à ceux et celles qui portent en mémoire ou dans leur chair les images et les marques du génocide. | ||
| Extraits d'une lecture-spectacle tirée du livre présentée dans le cadre de la la Quinzaine des Femmes de la Ville de Bruxelles le 15 novembre 2011 Part 1 | ||
Part 2 | ||
Part 3 | ||
Interview sur Radio-Alma / Brussellando le 6 décembre 2012 Interview: Marilena Di Stasi | ||
Interview par Edmond Morrel sur demandezleprogramme.be - Espace Livres http://www.demandezleprogramme.be/Ecoutez-Marie-Niyonteze-au-micro-d?rtr=y "Au
moment de mettre en ligne l’interview que m’a accordé Marie Niyonteze,
écoutant l’enregistrement, je me rends compte que la voix de
l’intervieweur n’a réussi à aucun moment à se déprendre de l’émotion
qui étreint celui qui donne à dire l’indicible. Chaque question soulève
un insupportable rideau de deuil et de barbarie. Chaque mot prononcé au
cours de l’entretien ou écrit à chaque page de ce récit, résonne comme
un glas. Quelle volonté il aura fallu à Marie pour retourner sur les
lieux du génocide, à l’endroit de son génocide. Les assassins ont
dissimulé les cadavres dans la terre de Muganza. Marie s’y est rendue
clandestinement. Elle a exigé des génocidaires qu’ils lui indiquent où
ils avaient évacué les ossements de sa famille massacrée. Elle leur a donné alors une vraie sépulture. Premier devoir de mémoire. De retour en Belgique, elle s’est attelée à un second devoir de mémoire : écrire le récit à la première personne de ce que représentent ces mots : « génocide au Rwanda ». C’est ce chemin semé de larmes et de rage, de dignité et d’incrédulité, qu’elle nous donne à lire et qu’elle évoque dans cet entretien émouvant. Marie ne peut pas pardonner. Elle s’efforce de vivre sans haine, son combat dorénavant pour se reconstruire et préserver la mémoire du génocide de 800.000 Rwandais, en majorité Tutsi, perpétré entre le 6 avril et le 4 juillet 1994. Parmi ces 800.000 massacrés se trouvaient le père, la mère, les frères, les sœurs de Marie et aussi Patrick, son fils, qu’elle avait confié à ses parents lors de l’exil dans lequel l’avait précipité, quatre années avant le génocide, une première arrestation arbitraire, qui lui sauva la vie. Voici le récit d’une femme sans haine et sans pardon. Survivante, elle nous invite par ce livre, à partager le devoir de mémoire. Ils étaient 800.000. Nous étions en 1994…" Edmond Morrel | ||