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Née au Burundi à l’approche de l’Indépendance, d’une mère burundaise et d’un père belge « anonyme »,
Françoise Thiry,
à l’âge de 6 ans, a été arrachée à sa famille maternelle par l’Église catholique pour être emmenée en Belgique et donnée en adoption.
Licenciée en Pratique et Politique de Formation ainsi qu’en Sciences de l’Éducation, elle a été active dans l’action interculturelle et est aujourd’hui coordinatrice d’un Centre d’alphabétisation.

"Sous le rideau, la petite valise brune", autofiction, est son premier roman.

Françoise Thiry

Valise brune
Œuvre de couverture :
sculpture de Laurence Durdu

SOUS LE RIDEAU, LA PETITE VALISE BRUNE

Roman, 2017
204 pages
ISBN : 978-2-8070-0131-2 (livre) –  978-2-8070-0132-9 (PDF) –  978-2-8070-033-6 (ePub)
17,00 EUR

En 1966, un Boeing de la Sabena en provenance de Bujumbura débarque à l’aéroport de Bruxelles une fillette de six ans, tenant à la main une petite valise brune, que réceptionne un « Monseigneur ». Celui-ci emmène l’enfant, « candidate » à l’adoption.
Soulever le rideau, ouvrir le cadenas de la petite valise brune, c’est parcourir un trajet singulier imbriquée dans une histoire collective longtemps remisée au placard, un secret d’État et d’Église : l’arrachement forcé des métis, ces enfants de la honte nés sous la colonisation belge à l’heure des indépendances.
Tout au long du récit, la part cachée de la narratrice interpelle sa part « licite » dans l’espoir qu’un jour les deux se rejoignent. Le lecteur suit la lente métamorphose de l’enfant et l’amputation de sa mémoire jusqu’à ce que son combat farouche contre l’oubli, ses efforts pour « recoller » ses moitiés éclatées débouchent sur la découverte de son étonnante identité.
Une autofiction émouvante et lucide, qui nous montre à quel point une institution religieuse peut se placer au-dessus des lois et faire souffrir au nom d’une pseudo-morale dévoyée.






Extrait


Hiver 1966 : un Boeing 707 de la Sabena provenant de Bujumbura atterrit sur le sol belge.
Parmi les passagers, tu es là, unique enfant, âgée d’à peine six ans, à moitié endormie, tenant dans la main une petite valise brune. Tu descends en trottinant derrière une hôtesse de l’air en tailleur bleu, perchée sur de fins escarpins. Tu ne la quittes pas jusqu’à l’arrivée d’un homme portant une chemise blanche avec un drôle de col blanc qui lui serre le cou, un costume noir et, sur le revers de la veste, une petite croix en or. L’hôtesse salue « Monseigneur » avant de fendre la foule et de disparaître.
La main de « Monseigneur » saisit ta menotte. Il t’appelle par ton prénom, France, et t’entraîne sans mot dire dans les dédales de l’aéroport où des voix venues de tu ne sais où parlent dans une langue bizarre, où des gens ont tous une peau claire et des habits éteints, comme les morts. Sauf qu’ils bougent, qu’ils bougent tous très vite.
Pourquoi es-tu là ? Tu n’as jamais vu ce Monseigneur que tu dois suivre sans explication. Ce qui te fascine, ce sont ses cheveux orange, fins et lisses. Jamais tu n’en as vu de pareils. Tu es terrifiée. Le Diable t’a enlevée. Mais pourquoi ? Il t’emmène dans une Mercedes noire. Il t’assied à l’arrière, sur des sièges en cuir foncé, luisants, où tu glisses, agrippée à ta petite valise brune. Mais le diable pointe vers toi son gros doigt plein de taches de rousseur. Combien y en a-t-il sur sa main ? Et sur sa figure ? Peut-être en a-t-il partout ? Ce Monseigneur est-il très malade ? Il élève la voix. Tu comprends que tu ne dois toucher à rien. C’est quand même très tentant, ces boutons qui cliquent et claquent, ces vitres qui montent et descendent ; ce tableau de bord où des lueurs s’allument, s’éteignent, clignotent. Tu veux savoir si ce sont des lucioles. Mais les gros yeux verts te menacent dans le rétroviseur. Alors, tu te cales dans les sièges qui sentent une odeur de chaussures cirées, et qui crissent quand tes petites jambes bougent.





Ce qu'ils en ont dit

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« Sous le rideau, la petite valise brune » est un témoignage poignant, un récit autobiographique.
Françoise Thiry, née au Burundi à l’approche de l’Indépendance, métisse, a été arrachée à sa famille maternelle à 6 ans par l’Église catholique et emmenée en Belgique pour y être adoptée.
Le livre retrace l’histoire de « cette enfant de la honte » née d’une mère burundaise et d’un père belge « anonyme » (un ingénieur marié et père de famille chez qui elle était employée).
Nous suivons le parcours de Jeanne depuis son arrivée à l’aéroport de Bruxelles, avec une petite valise brune qui l’accompagnera sa vie entière ; son adoption par un couple belge (une mère aimante, un père non-voyant autoritaire et omnipotent), son adolescence, et enfin, sa vie de femme.
Elle éprouvera, jusqu’à leur mort, une réelle affection et de la gratitude envers ses parents adoptifs, malgré l’incompréhension réciproque, malgré son assimilation « forcée », qui ne cessera d’exiger qu’elle raye de sa vie son passé, ses vrais parents, son pays. C’est que, pour les parents adoptifs, il faut « faire comme si », malgré « le poids de la trace indélébile » de la couleur de la peau de Jeanne.
Le livre est la longue et difficile quête de Jeanne à la recherche de son identité véritable, le récit du combat douloureux entre la nécessité de s’assimiler au pays de l’adoptant et l’appel pressant de ses origines, de sa « part clandestine ».
La toute première page, en prologue, résume d’ailleurs à elle seule le point central du récit. En Jeanne, s’affrontent dans un combat « titanesque » ses deux parts d’elle-même : sa part blanche, qu’on la force à faire prédominer, qu’elle-même s’efforcera de faire triompher, c’est-à-dire en oubliant systématiquement, avec détermination, jusqu’à la nier complètement, sa part noire.
« Quel avant ? Il n’y a pas d’avant, je suis née dans un avion, à 6 ans ! »
« Le premier exercice qu’impose l’esprit pour que s’installe l’oubli, c’est d’apprendre à regarder sans se voir, à rendre flottant le corps réel pour imprimer l’image à venir. »
Cette vraie part d’elle-même, la noire, lui parle pourtant, tout au long de ces pages. Le « je » est cette part enracinée au Burundi, qui s’adresse directement à sa part blanche par un « tu » qui, inlassablement, l’appelle, tente de la convaincre peu à peu, et de reconstruire sa vie d’avant ses 6 ans. Elle finira par s’imposer.
« Tu te mens jusqu’à croire que ce corps de naissance ne t’appartient pas. Tu décrètes qu’il n’a même jamais existé. Il t’en faut, de la détermination, pour t’ajuster à cette autre, te travestir en habits façonnés par les mains nourricières. »
« Les qu’est-ce que je fous ici résonnent sous le rideau, tandis que moi, j’attends que tu te réveilles. »
« Au-dedans, tu te vis comme une machine à reproduire les mots, les comportements extérieurs, tout en gommant jusqu’à mon souvenir. À vrai dire, tes boulons commencent à rouiller. Tu tentes vaille que vaille de ne pas finir en pièces détachées. »
« Ainsi je dégrafe peu à peu les lacets du corset qui t’enserrent depuis si longtemps, pour sentir enfin tes muscles et tes os ondoyer et se mouvoir sur un tempo très, très lointain, mais si familier. »
Le livre traite du problème douloureux du déracinement. Il aborde aussi sans beaucoup de compromission, mais de façon lucide, les facettes un peu obscures de l’adoption d’enfants provenant en particulier de pays lointains, de la certaine part d’égoïsme qu’il y a chez certains adoptants, de leur désir, plus ou moins avoué, d’effacer les « différences »…
Un beau livre sur la recherche d’identité, et sur le combat contre l’oubli.

Martine Rouhart, AREAW

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Françoise Thiry revient sur un des scandales liés à la colonisation. Que sont devenus les enfants métis nés en Afrique ? Plusieurs d’entre eux ont atterri en Europe pour être éduqués à la manière des blancs. Un peu partout, ils ont été arrachés à leur mère et placés par l’Eglise au sein de familles aimantes, sans se soucier des troubles psychologiques qui risquent de les marquer à jamais. En 1966, une fillette débarque à l’aéroport de Bruxelles par un vol Sabena en provenance de Bujumbura, sans savoir que son existence ne sera plus la même. Tout au long de ce roman, la narratrice évoque ses parents adoptifs, ses errances dans une ville qu’elle ne connaît pas et qui ressemble à une jungle peuplée de gratte-ciels. Peu à peu, elle soulève le rideau et est amenée à se positionner dans un monde qui n’est a priori pas le sien. Après le temps de la crainte se dresse celui des interrogations. Que fait-elle ici ? Reverra-t-elle sa vraie famille ? Ne risque-t-elle pas d’oublier d’où elle vient ? Progressivement, elle se rend à l’évidence que ses souvenirs s’estompent et que sa mémoire est amputée d’une grosse part de son contenu. Contre toutes et tous, elle décide de se battre contre l’oubli de ses racines, des siens, de sa vie d’autrefois pour, qui sait et plus tard, retourner sur la terre qui l’a vue naître et recoller les morceaux brisés de son passé. Ecrit tantôt à la première et à la deuxième personne du singulier, ce récit (autobiographique ou tamisé par le filtre de la fiction ?) ne peut laisser indifférent. L’occasion de s’interroger sur des pratiques ayant cours chez nous il n’y a pas si longtemps et qui, sous le couvert d’actions charitables, ont encouragé la société à commettre l’inacceptable.

Daniel Bastié, Bruxelles Culture



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Interview sur RCF

Un récit autobiographique qui nous interpelle : à travers l’histoire personnelle de l’écrivain, fille d’une africaine et d’un colon belge, nous découvrons tout le mal être d’une femme qui ne trouve pas sa place dans la société des blancs car on lui cache ses racines et son enfance en Afrique.



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Françoise Thiry qualifie son livre d'auto-fiction, entendez une fiction inspirée de son histoire personnelle.
France, qui personnifie l'auteur, est née en 1961 au Burundi d'un père belge et d'une mère burundaise. À l'âge de 6 ans, une petite valise brune à la main, elle s'envole pour la Belgique : un monseigneur blanc l'emmène pour la faire adopter par une famille belge. Elle ne comprend pas trop ce qui lui arrive et elle apprend vite qu'elle ne doit pas poser de questions...
France est métisse, mi-blanche, mi-noire et le récit est raconté par sa moitié noire que, pendant des dizaines d'années, elle s'efforce d'effacer, entraînant un mal-être que l'on peut imaginer. Ce n'est qu'à l'approche de la cinquantaine qu'elle pourra rencontrer des membres de la famille de sa mère burundaise. Mais de son père, elle ne saura jamais rien...
Si je ne me trompe, ceci est le premier livre de Françoise Thiry. D'un point de vue strictement littéraire, je ne dirais pas qu'il présage d'une grande carrière d'écrivain ; je ne crois d'ailleurs pas que le but premier de l'auteur était de produire une œuvre littéraire. Par contre, comme il est, le livre est extrêmement touchant. Ses mots sont les siens, sans que personne ne soit venu y ajouter une artificielle couche cosmétique, et c'est bien ainsi car cela nous permet de percevoir tous les efforts de l'auteur pour s'approprier sa propre vie et l'exprimer explicitement avec des mots. Cet effort force le respect, assurément !
Personnellement, je ne connaissais pas cette page de l'histoire de la Belgique. J'aimerais en savoir plus sur les raisons qui ont poussé des Belges à ainsi exiler les métis et quel était exactement le rôle de l'Église. Le livre évoque très brièvement le poids que les métis auraient pu prendre en Afrique au moment de l'Indépendance. Mais je ne sais pas quelle proportion de métis ont connu le sort de France.
Bref, je remercie les éditions M.E.O. de m'avoir fait découvrir ce bel ouvrage dans le cadre d'une opération "Masse critique" de Babelio. Pour la sincérité du témoignage et les questionnements qu'il inspire, je vous en recommande chaleureusement la lecture.

daniel_dz, Babelio

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Je suis bien contente d'avoir coché ce livre lors de la Masse critique de septembre et je remercie Babelio de m'avoir sélectionnée. Merci également aux éditions M.E.O pour cette belle découverte.
France, petite métisse belgo-burundaise de six ans, débarque avec sa petite valise brune. L'État belge et le clergé estiment que ces enfants, nés du fait de la colonisation, représentent peut-être un danger au Burundi. Sous couvert de leur offrir un avenir meilleur, ils sont envoyés en Belgique.
France est donc adoptée. Ses nouveaux parents sont aisés, ils font partie de la petite bourgeoisie belge de Namur. La petite valise brune est remisée au grenier, France doit oublier son existence au Burundi et cette amnésie a été admirablement orchestrée par le clergé. Le rideau dissimule de manière opaque la vie d'avant. Mais jusqu'à quel degré peut-on ensevelir ses propres origines ?
Le style de narration est très original. À lui seul, il est prenant et émouvant. Le « je », c'est la petite fille de naissance, la partie noire, qui a vécu ses premières années au Burundi. C'est cette voix qui nous relate la vie de l'autre, celle qui l'a remplacée à partir de son arrivée en Belgique.
Nous suivons donc le mal-être grandissant de France, son incapacité à être heureuse. Ses difficultés à avancer sont nombreuses et se succèdent dans sa vie d'enfant, d'adolescente et de femme. Cette douleur de ne pas se sentir exister la poursuit. La part d'elle-même, niée, ensevelie, effacée de sa mémoire, arrivera-t-elle à se faire entendre pour pouvoir comprendre la raison de cette adoption ? L'explication de cet arrachement à son pays natal et à sa mère ?
Les phrases sont parlantes et nous éclairent sur les difficultés de ce métissage, sur les problèmes d'identité et d'appartenance. C'est également une petite leçon d'histoire du Burundi et de sa colonisation. Une petite immersion sur cette terre aux couleurs chaudes.
Un récit autobiographique, un roman, une autofiction ? Peu importe, c'est un livre prégnant que j'ai dévoré et qui mérite amplement d'être lu !

Biblioroz
, Babelio

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Sous le rideau de la vie traîne une petite valise brune lourde de sens.
À 6 ans, l'héroïne arrive à l'aéroport de Bruxelles avec sa petite valise brune, accompagnée de Monseigneur ; mulâtresse, elle vient du Burundi et sera adoptée par une riche famille bourgeoise. De ses origines, elle ne sait rien. Toute sa vie, elle recherchera d'où elle vient. Sa vie avec ses parents adoptifs ne se déroule pas sans mal. Elle-même se sent tellement différente du monde qui l'entoure et cet environnement lui est plutôt hostile.
Françoise Thiry n'épargne pas le lecteur. Celui-ci se sent confronté à une réalité dont il ne se rend pas toujours compte : la condition du métis. Le métis est trop souvent le fruit d'une colonisation dominatrice. L'auteure nous fait revivre ces années où la bonne éducation couvrait bien des méfaits au mépris des victimes très souvent rejetées. Une réalité que l'on pourrait croire caricaturale si l'auteure même n'en avait pas été victime.

DHALLUIN
, Babelio

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Sous le rideau la petite valise brune de Françoise Thiry prolonge ma réflexion sur la ligne éditoriale principale de M.E.O. Même si le catalogue compte d’excellents narrateurs (Évelyne Wilwerth, Claude Raucy, Pierre Coran…), elle s’inscrit dans cette famille d’auteurs qu’on déguste à la page, qui semblent vous installer dans leur salon pour vous faire partager des expériences de vie et des analyses intimistes. A la manière d’un Yves Caldor (aux racines hongroises), Françoise Thiry nous raconte d’un beau coup de plume (ou de clavier) l’épopée de vie d’une Belge venue d’ailleurs, la construction difficile d’une identité, les tiraillements, les renonciations ou les retours sur soi. En l’occurrence, l’auteure nous décrit une page de notre Histoire qui n’est pas fort belle. La manière dont les autorités catholiques volaient leurs enfants à des femmes burundaises mises enceintes par de bons chrétiens et parachutaient ces enfants métis en Belgique, en les coupant de leur identité, des moyens de les retrouver un jour… on a beau savoir, ça laisse encore pantois et donne envie de vomir. On ne dira jamais assez combien l’Église catholique a fini par incarner le contraire du message chrétien, promouvant le statique (soutien aux pouvoirs en place, conformisme social) cher aux pharisiens de tout temps. C’est le récit d’une prise de conscience qui se mue en combat farouche, un Bildungsroman plus Bildung que roman car la fiction se voit limitée à la portion congrue… qui est pourtant réussie, avec ces moments où la narratrice, tissant une esquisse de biographie familiale au fil de ses recherches et découvertes, bute sur des impasses et se voit contrainte d’inventer des récits-passerelles reliant les informations.
Philippe Remy-Wilkin, blog.

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Se souvenir du passé pour mieux construire son avenir

Tu t’appelles France. Tu es belgo-burundaise. Tu es arrivée en Belgique avec un Boeing de la Sabena en 1966. Tu avais six ans. Après avoir été ballottée de famille d’accueil en famille d’accueil, tu es adoptée par un couple désireux d’avoir un enfant. Tu te plieras aux codes de la société belge, soi-disant ouverte et tolérante, pour lui plaire, par crainte de retourner dans un orphelinat. Tu feras l’effort d’oublier tes premières années de vie, de ne pas poser de questions sur tes origines. Tu t’efforceras d’ailleurs de les faire disparaître, de rendre invisible la part noire qui est en toi. Mais ton inconscient, qui se souvient, souffre de cette amnésie imposée, se sent inexistant et te le fera rapidement ressentir. Pour survivre, tu devras accepter d’ouvrir la valise et découvrir qui tu es…
Au-delà de toute la question psychologique qu’est la construction de sa vraie identité lorsqu’on est un enfant adopté, le roman Sous le rideau, la petite valise brune revêt une dimension historique. Par ce récit d’une vie, Françoise Thiry, l’auteure, retrace aussi le contexte sociétal, politique, économique et culturel des années d’après-guerre. Surtout, elle ouvre judicieusement le rideau derrière lequel se cache un secret d’Église et d’État ; un pan de l’histoire collective des Belges, que trop honteux, nous avons préféré enfermer à double tour et oublier : des enfants de la colonisation à l’existence rendue juridiquement invisible.
Nous qui lisons ce livre devenons la part blanche d’une métisse à laquelle sa part noire s’adresse pour lui raconter son histoire, notre histoire oubliée. L’histoire de la suprématie des blancs sur les noirs. L’histoire de ces enfants nés de relations coupables, qui portent la honte dans la couleur de leur peau métissée. Des enfants qui seront arrachés de force à leurs mères par une religion catholique blanche et raciste.
Ce monologue adressé à soi-même permet, de façon astucieuse, de s’identifier aussi bien à ce personnage déchiré entre deux parties de lui-même, qui souffre de n’avoir aucun repère identitaire, qu’à notre ancêtre belge qui a, non seulement, osé poser un jugement racial non fondé mais qui a également réussi à le légitimer.
Un héritage belge difficile à assumer mais dont le souvenir est un mal bien nécessaire pour analyser de façon critique les décisions politiques actuelles. Dans un contexte social marqué par une crise migratoire, ce récit métaphorique nous met en garde… Connaître son passé est important pour construire son avenir. Ne reproduisons pas les mêmes erreurs !

Mélissa Rigot, Le Carnet et les Instants



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Valise à double-fond
 
Alors que le monde ne cesse de louer les bienfaits de la multiculturalité et, paradoxalement, de renforcer les questions identitaires, des boîtes de Pandore s’ouvrent un peu partout. Elles recèlent les acteurs, les témoins, les victimes, les complices, les institutions, les secrets d'État, les myopies religieuses… qui se répandent alors en débandade sur la terre.
On n'en finira pas de dénoncer les obscurités qui sont toujours au pied des lumières déclarées, ça s’appelle l’Histoire. N'en finissons donc pas, mais la distance est nécessaire pour faire de ces expériences individuelles et collectives des actes d'Histoire aux responsabilités déclarées.
Le métissage porte en lui cette part de lumière et cette part d'ombre. Encore faut-il que la lumière n’aveugle pas qui la regarde.
Les témoignages, les récits, la fiction, sont les contreforts des faits et des actes.
Chaque livre est une façon de déjouer la parole commune, de la prendre au piège de ses secrets.
 
Françoise Thiry vient de nous vous offrir un très beau livre au titre parfait, Sous le rideau, la petite valise brune, sous la forme d’un soliloque adressé par l’auteure à elle-même.
Dans Sous le rideau, la petite valise brune, elle remonte le fil d’une histoire personnelle, collective, celle des enfants nés dans les circonstances de la colonisation. En ce qui concerne la Belgique, la colonisation fut aussi multiple : politique, économique, culturelle, religieuse et bien sûr idéologique.
Dans son récit autobiographique, Françoise Thiry, raconte l’histoire de la petite France née de mère burundaise et d'un père belge inconnu. Ce qui en soi n'a rien d'exceptionnel à l’époque. Ce qui constitue le noyau dur de ce très beau livre, c'est l'histoire d'un d'enlèvement, d'une soustraction à sa propre histoire que cette petite fille a vécue à l'âge de 6 ans.
France disparaît donc de son histoire, en 1966, dans un Boeing de la Sabena qui l’amène sur le sol de Belgique, enlevée par l’Église catholique. Là, elle sera adoptée par un couple belge et fera ce qu'on lui demande, ce qu'elle comprend être vital pour éviter la déshérence des internats : s’employer à tenter d’effacer peu à peu sa réalité africaine. Mais cet effacement renforce la trace, évidemment.
 
Le récit de Françoise Thiry est criblé de signes, d'expériences plus ou moins douloureuses heureuses, la langue est lumineuse et parle net.
Sous le rideau, la petite valise brune est un titre magique, le rideau et la valise rassemblent la fragilité d'une double réalité : celle de l’être là, celle de prendre place dans la maison, et toujours celle de reconnaître en soi la forme de la petite valise brune qui signe le départ.
Juger le passé à l'aune du présent est toujours difficile pour dénouer le juste de l’injuste, le bien du mal et libérer ainsi celles et ceux qui sont enfermés dans cette double fidélité de l'identité.
Françoise Thiry est une femme d'accueil, de transmission et de relation. Dans ce premier livre elle vient de nous s'enrichir d'une nouvelle expérience qui forme la conscience.
L'oubli souvent fait le lit de la tranquillité provisoire d’une génération. Se souvenir, ce n’est pas se surexposer, ni croire en une vérité parfaite, non, nous savons que la mémoire est plastique, souple, elle s'adapte à chaque moment de la vie des sujets pour que la vie puisse se délier. Mais des plafonds de verre, des trous noirs, des abysses sont autant en nous que le désir de vérité.
L'écriture, l'écriture exigeante, demeure alors la meilleure cordée pour remonter jusqu'à la crête de nos expériences fondatrices.
Quand, dans la forme du récit, le lecteur peut prendre place, il agrandit le monde.
Le nôtre vient de grandir grâce au livre de Françoise Thiry.
 
Daniel Simon
"Je suis un lieu commun" Journal de Daniel Simon.over-blog.com

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Ni blanche, ni noire.

Pour évoquer sa condition de métisse, Françoise Thiry convoque colère et lucidité.
 
Tu t'es exercée à l'oubli... j'ai déployé tout un arsenal pour te contraindre à te souvenir d'un passé qui fut le nôtre.
Dès le premier paragraphe du livre, tout est dit de son orientation. La mémoire. En l'occurrence, la mémoire de soi, de qui l'on est, d'où l'on vient. La petite fille qui, débarquant de son Burundi natal, atterrit en Belgique sous la houlette d'un Monseigneur soucieux de la faire adopter au plus vite – ces enfants-là ne sont-ils pas menacés par la prostitution ou la délinquance ? – possède, pour toute référence, une petite valise brune. Elle a six ans, Elle ne comprend pas la langue parlée autour d'elle. Elle ne reconnaît rien des paysages qu'elle découvre .. Une moitié d'elle-même l'interpelle pourtant en la tutoyant : « Je sais tout de toi ». C'est sa part noire, rétive à l'idée d'être reniée. L'enfant est, en effet, métisse, née d'un père qui ne l'a pas reconnue et d'une mère qu'elle ne peut qu'imaginer. Elle est perçue comme une « honte » pour ceux qui ne l'acceptent ni comme blanche, ni comme noire.
Adoptée par un couple aisé mais déjà un peu âgé qui n'a pas d'autre descendance et projette sur elle ses rêves d'éducation et de réussite, elle comprend vite qu'elle doit s'intégrer à eux, devenir « comme eux » en échange de l'affection, du gîte, de l'instruction qu'elle en reçoit. Il lui faut, en somme, oublier un passé qui non seulement lui colle à la peau, mais demeure vivant dans ses gènes, lui provoquant un mal-être qu'entretiennent les quolibets sur son passage : « Tiens, voilà la mulâtresse ». Ouverts à la détresse d'autrui, ses nouveaux parents ne voient pas sa douleur à elle. Elle trouve un exutoire dans la lecture, bientôt dans l'anorexie. Elle entre en internat à sa demande. La famille qu'elle ne supporte plus lui laisse prendre le large, rassurée de lui avoir apporté protection et scolarité. A elle, dorénavant, de jouer. Tentatives diverses. Échecs. Réussites. Elle apprend à exister, se marie, a deux enfants avant que le couple ne se sépare. Une licence à l'UCL justifie ses parents de n'avoir pas tout raté. Des indices. glanés ici et là la remettront peu à peu sur la route de ses origines, en quête de sa mère de naissance.
C'est à un sujet peu abordé et souvent méconnu que nous entraîne le livre de Françoise Thiry. L'histoire racontée est faite de la sienne. Sans doute, la perception que l'on a aujourd'hui du métissage n'est-elle plus tout à fait la même que dans les années 60. L'élection de l'avant-dernier président des États-Unis marque une étape vers plus de raison en ce domaine. Mais le mal a été fait et demeure insidieux, provoquant des blessures avivées par l'indifférence, voire l'arrogance, auxquelles il se heurte. Françoise Thiry crie pour le dire. Une rage qu'elle n'a pas tout à fait évincée lui inspire des mots durs, des généralisations, parfois des simplifications en dépit d'une lucidité qui tempère les pensées anarchistes de sa jeunesse et restaure en elle un équilibre compromis. Un retour à la terre d'enfance, l'approche de l'identité de sa mère et la sensation de se trouver orpheline à la mort de ses parents adoptifs lui ont permis de boucler la boucle et de concilier en elle les deux parts qui lui donnent une couleur de peau dorénavant convoitée par ceux qui s'attachent tant... à bronzer ou blanchir la leur.

Monique Verdussen, La libre Belgique lundi 16 octobre 2017.




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